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Cévennes

« Quelle autre région offre au voyageur autant de beautés naturelles, autant de leçons de l'Histoire et autant de chances de paix ? » — André Chamson

L'Étoile

Nous partons de La Bastide-Puylaurent, perchée à 1 016 mètres d'altitude, notre point de départ étant établi à la maison d'hôtes de L'Étoile. Philippe Papadimitriou y réserve toujours un accueil chaleureux. La bourgade, paisible sur les rives de l'Allier, s'efface lentement alors que nous suivons les balises des GR®7 et GR®72. À l'est, ces sentiers nous dirigeraient vers l'abbaye Notre-Dame-des-Neiges, mais nous choisissons de l'éviter pour l'instant, préférant garder cette découverte pour notre retour. Nous quittons donc rapidement les marques blanches et rouges pour gravir le sommet de la Felgère, à 1 225 mètres. De là-haut, le panorama s'ouvre sur Luc, notre prochaine destination, tandis que le relief des étapes à venir se dévoile au loin. Des perspectives captivantes nous attendent.

Notre parcours forestier file vers l'est, épousant presque la crête jusqu'à un véritable carrefour de sentiers. Un nouveau point de vue nous permet d’entrevoir nos dernières étapes à travers les reliefs de la montagne ardéchoise, promesse d'efforts intenses mais aussi de nombreux plaisirs. Nous empruntons maintenant le Tour du Tanargue en suivant ses balises jaunes et rouges. Ce chemin continue de serpenter sous les hêtres du Moure de Manibles avant de redescendre vers Laveyrune. Nous y croisons le GR®70, le fameux Chemin de Stevenson, que nous remontons à rebours jusqu'à notre halte.

Cheylard-l'Évêque

Un court tronçon asphalté nous fait traverser le village et la D.906, qui serpente au bord de l'Allier. Nous quittons rapidement la route pour grimper vers Luc, un petit village accroché au versant de la vallée. L’endroit ne manque pas de charme : une belle église romane se dresse au cœur du hameau, tandis que les ruines d'un château médiéval couronnent la colline, veillées par une imposante statue de la Vierge. C’est ici que nous nous accordons une pause bien méritée sur une terrasse ensoleillée surplombant l'Allier.

Après un repas revigorant, nous savourons une digestion tranquille dans la quiétude de la forêt de Gardille, au bord d’un charmant petit lac. Nous frôlons Les Pradels alors que des nuages noirs s’amoncellent à l’horizon, puis nous dépassons le profond vallon du Langouyrou. Une descente rapide vers le ruisseau y est suivie d'une rude montée pour atteindre la dernière colline. Nous voici enfin au pittoresque village de Cheylard-l'Évêque.

Alors que de légères brumes flottent encore sur les crêtes des collines, un soleil timide fait son apparition, dissipant le souvenir de l'orage de la veille. Peut-on vraiment se lasser de ces départs matinaux, empreints de fraîcheur et de promesses ? Nous nous élançons, le cœur léger et avides de paysages…

Moure de la Gardille

Cette étape annonce une longue randonnée forestière et vallonnée à travers le Moure de la Gardille et la montagne du Goulet. De nombreux dénivelés et de vastes horizons nous attendent.

Nous commençons par une montée agréable et douce à travers la vaste forêt de Mercoire. Si le sentier de la Vallée et des Gorges de l'Allier se fait discret, l'itinéraire reste clair pour atteindre la lande de bruyères qui ceint le Moure de la Gardille, point culminant à 1 503 mètres. Ce sommet voisine avec les sources de l'Allier et du Chassezac, agissant comme un véritable château d’eau naturel. Nous y rejoignons le GR®7, dont les balises nous conduiront à l'étape suivante.

À présent, une longue descente nous permet de traverser la large plaine bordant le Chassezac. Juste après Les Chazeaux, le gros morceau de la journée se profile : la montée vers la montagne du Goulet. Cette ultime ascension est raide, mais elle nous permet d'atteindre le sommet (1 497 m), où nous profitons d'un bel instant de tranquillité en pleine forêt. Après une matinée bien remplie, l'après-midi nous offre une balade paisible sur le versant sud du Goulet. Nous dévalons tranquillement à travers le sous-bois, alors que septembre entame déjà son œuvre de déclin sur les épilobes. Devant nous se dresse le majestueux massif du Lozère, notre terrain de vagabondage pour les jours à venir. Mais pour l'heure, nous redescendons vers la Vallée du Lot, encore fraîche, pour rejoindre Le Bleymard.

Mont Lozère

Tant de régions demeurent inexplorées et tant de sentiers restent inconnus. Pourtant, je ne me lasse pas d'arpenter le Massif Central, de revenir vers les vastes espaces sauvages du mont Lozère, d’explorer les drailles et les sentiers qui serpentent à travers les collines cévenoles.

Ce coin de France préserve jalouseement son identité et son âme austère. La résistance, n'est-ce pas là la nature même des Cévenols ? Une lutte séculaire pour façonner cette terre ingrate et y survivre ; une résistance farouche face aux dragons de Louis XV, à l’occupant nazi, ou encore à l'uniformisation du modernisme. André Chamson, dans L'Esprit des Cévennes, nous éclaire à ce sujet : plus que les beautés de la nature et les leçons de l'Histoire, ce qui nous est offert dans ces vallées et vallons, sur ces pentes et ces sommets, c'est une qualité de silence, une chance de paix presque introuvable de nos jours. L'esprit des Cévennes, c'est peut-être la conquête d'une sérénité intérieure au milieu des tumultes de la nature et de l'Histoire.

Je ressens un attachement profond pour les hautes terres arides des Causses et pour celles qui entourent le massif du mont Lozère : un rude plateau granitique, un labyrinthe de vallées, des îlots de hameaux nichés au creux des ondulations infinies des serres. Je les ai parcourues au printemps, lorsque l’hiver déploie ses derniers soubresauts ; je me souviens d’un réveil inattendu à Barre-des-Cévennes, alors ensevelie sous un lourd manteau de neige. J’ai également admiré l’éclat printanier des genêts et la splendeur des tapis de narcisses. Plus récemment, j’y ai découvert le déclin de l'été, au moment où l’automne commence tout juste à colorer les châtaigniers d'or.

Le Mont Lozère

Aujourd'hui, nous entamons nos vagabondages dans le massif du mont Lozère. Une seule journée suffirait pour effectuer une traversée nord-sud, mais l'ayant déjà réalisée, nous souhaitons explorer cette montagne étendue d'est en ouest. Ce matin, nous l'abordons par une approche circulaire : avec les GR®44 et GR®68, nous longeons les contreforts du Lot. Les hameaux se font de plus en plus rares, à l'image d'Orcières et Lozerette. Nous traversons un ravin, profond et sauvage, pour atteindre Oultet, accroché à la crête de la falaise, où quelques maisons robustes aux toits de lauzes se dressent fièrement. Mieux vaut ne pas s'égarer ici par temps de brouillard ou de neige ! La fin de notre étape nous conduit sur le versant méridional du massif. Peu après la croix commémorative du berger tragiquement transi d’amour, le sentier nous mène au hameau des Laubies. Une vieille église, une auberge accueillante et quelques maisons nichées au pied d'un éboulis de granit nous y attendent. Sur la terrasse de l’auberge, nous sirotons un apéritif face à un paysage pastoral, embrassant du regard la pyramide du Cham des Bondons et les falaises du causse Méjean.

Le beau temps se maintient, c’est l'été indien à son apogée. Nous reprenons donc le chemin, joyeux et légers, pour gambader sur les crêtes du mont Lozère. Au sortir des Laubies, nous remontons le versant méridional du massif. Une brève traversée forestière nous amène à la route des Chômeurs, au pied du roc des Laubies (1 562 m). Nous nous frayons un chemin à travers les pâturages, en compagnie des vaches rousses et du vent. Sous un ciel azuréen, nous marchons alors qu’une mer de brouillard engloutit la vallée du Tarn en contrebas. Bientôt, nous quittons le chemin pastoral pour couper à travers champs vers le signal des Laubies (1 657 m). Une sente, simplement marquée par de modestes cairns, nous guide à travers les ondulations de la montagne : un parcours des plus plaisants sur l’échine bosselée du massif. Je rends grâce aux dieux du mont Lozère qui m'ont toujours comblé de ce ciel clair.

Pont du Tarn

Le sommet de Finiels (1 699 m) est le point culminant du massif, un belvédère naturel dominant les vallées et les crêtes qui dessinent la physionomie tourmentée de la Lozère. Il n'est pas étonnant que ce département soit le moins peuplé de France ; il n’est pas non plus surprenant que ce désert soit un véritable paradis pour les randonneurs ! Au-delà de la bande forestière de résineux et de bouquets de feuillus, nous découvrons un univers minéral fascinant. Finiels n'est plus qu'à quelques pas, mais le paysage s'y révèle agréablement rude et sauvage, écrasé par la chaleur. Nous faisons une pause bien méritée en bordure du hameau, au cœur d'un chaos granitique, entre blocs roulés et vestiges d'une érosion monumentale.

Le sentier s'oriente résolument vers le sud, se faufilant à travers de maigres pâturages où les vaches se dispersent parmi les rochers. Nous traversons le ruisseau de Rieumalet et nous enfonçons dans son ravin, goûtant à son agréable fraîcheur. Rien ne presse : l'après-midi resplendit et la fin de notre parcours est toute proche. Il ne nous reste plus qu'à dévaler jusqu’au Pont-de-Montvert, blotti sur les rives du Tarn. La bourgade semble déjà glisser dans un langoureux sommeil de fin de journée.

Au Pont-de-Montvert, nous sommes véritablement en terre protestante. Le temple en témoigne : son architecture austère reflète l'âme cévenole, tout comme la noblesse de la chaire sculptée dans le bois, lourd héritage de la spiritualité des Camisards. Ni les dragons du roi ni ses galères n'ont jamais pu extirper la foi réformée de ces collines. Cette bourgade fut d'ailleurs le berceau de la guerre des Camisards, qui ensanglanta et incendia les Cévennes au début du XVIIIe siècle.

Pont-de-Montvert

C'est ici qu'un groupe de protestants, dirigé par Pierre Séguier (surnommé « Esprit »), assassina l'abbé du Chayla, chef de la lutte contre la foi réformée. Cependant, les troupes royales capturèrent rapidement le chef rebelle. La justice fut expéditive : Pierre Séguier fut jugé à Florac et exécuté au Pont-de-Montvert, au pied de la tour de l’Horloge, qui garde toujours fière allure près du vieux pont.

Voici une longue et magnifique étape, indéniablement l'un des sommets de notre randonnée. Elle débute pourtant par un tronçon d’asphalte, mais cette petite route tranquille, qui longe le Tarn, rend la mise en jambes matinale fort agréable. Nous quittons rapidement la D.998 pour grimper vers Le Merlet, retrouvant ainsi les sentiers caillouteux du mont Lozère. À Felgerolles, nous croisons les balises du GR®72 et entamons une ascension rocailleuse à travers un chaos granitique : un décor à la fois rude et profondément sauvage.

Sur la rive du Tarn, le paysage commence à s’ouvrir sur l’immensité désertique du versant méridional. S'ensuit une flânerie tranquille au bord de la rivière, apaisée, qui a retrouvé son calme après les ardeurs du printemps. Le site du pont du Tarn conserve tout son charme romantique. Les belles arches romanes du vieux pont, enjambant les eaux cristallines parsemées de blocs granitiques, évoquent l’histoire paisible des bergers transhumants qui s'arrêtaient jadis là, à l'ombre bienveillante des pins.

Cévennes

Nous poursuivons notre marche vers l’est. Le GR®72 effleure la forêt avant de retrouver la lande caillouteuse où jaillissent les sources du Tarn. Le hameau de Bellecoste, en piètre condition, témoigne silencieusement de l’agonie de ces robustes bâtisses en granit. Le massif du Lozère retourne peu à peu à la tranquillité du désert. Même les troupeaux transhumants semblent se faire rares ici. Pourtant, un jeune couple s’affaire à restaurer l’une des maisons, aspirant sans doute à la solitude d'une paisible résidence d’été. Mais comme on dit, « une hirondelle ne fait pas le printemps » !

Le chemin carrossable serpente en contrebas du pic Cassini (1 680 m), le second sommet du massif. Nous retrouvons la forêt avant d’atteindre le Mas de la Barque (1 420 m). Le gîte d’étape s’y établit au cœur d'une clairière ensoleillée, invitant irrésistiblement à déguster une bière bien fraîche. Les sandwiches, généreux eux aussi, se révèlent particulièrement savoureux.

L’après-midi s’annonce tranquille : le topo-guide annonce 11 km jusqu'à Villefort (via la Voie Régordane GR®700 ou Chemin de St-Gilles), au fond de la vallée, avec 800 mètres de dénivelé négatif. Mais attention aux jugements hâtifs ! Certes, nous descendons bien dans la forêt en y tournicotant à en perdre le nord, mais le parcours réserve aussi quelques belles montées, comme sur cette arête rocheuse menant au Bousquillou (1 115 m).

Villefort

Là, nous quittons enfin le couvert du sous-bois pour retrouver de larges horizons. Et quels horizons ! À l’ouest, le mont Lozère étend son échine au-dessus des maigres hameaux. À l’est, la montagne ardéchoise exhibe son relief déchiqueté, promettant des jours sans le moindre ennui. Allons, nous avons déjà vu des paysages magnifiques. Goûtons d'abord au plaisir de parcourir la crête panoramique du Plo de la Voulp avant de plonger, pour de bon, vers Villefort.

La nuit promet d'être agitée : le lendemain, la bourgade organise un brevet de randonneurs. Le gîte est archicomble de joyeux marcheurs qui célèbrent bruyamment leurs exploits… à l'avance.

Cette nouvelle journée constitue une étape de transition entre le massif du Lozère et les Cévennes vivaraises. D'ailleurs, une bonne partie de la matinée n'aura d'autre attrait que la quiétude des collines forestières, contrastant avec la promiscuité du gîte. Dès la sortie de Villefort, le GR®44 grimpe dans la forêt et s'y attarde longuement, sans offrir la moindre échappée visuelle vers les vallées qu’on devine à peine de part et d'autre de la crête.

Soyons justes : nous profitons pleinement de l'ombre et de la fraîcheur du sous-bois, car le soleil se montre encore très ardent. Qui pourrait s'en plaindre ? Les habitants du coin, sans doute, accablés par de longs mois de sécheresse !

Serre de Barre

La matinée est déjà bien entamée lorsque nous quittons la forêt à la Croix de la Rousse pour aborder l’arête rocailleuse du Serre de Barre. La marche devient chaotique : nous crapahutons littéralement sur cette crête dentelée et broussailleuse. À croire que nous avons pris le maquis.

Mais quel paysage époustouflant nous attend cette fois !

À droite, les serres cévenoles ondulent à l'infini en direction de l’Aigoual ; à l’est, notre regard survole le plateau ardéchois jusqu'à l’horizon bleuté où se dessine le profil du mont Ventoux. Ce fameux belvédère nous permet d’embrasser un horizon d'une incroyable immensité ! Nous nous y offrons donc un casse-croûte panoramique grandement mérité.

Arrivés à l’éperon méridional du Serre de Barre, nous entamons une très longue descente. Le vieux sentier rocailleux, parfois souligné de murets, dégringole à travers les buissons du versant. Une brève pause sur la route, et nous replongeons vers Brahic, où le hameau s’assoupit dans une paisible sieste dominicale. La fontaine bienfaisante nous appelle, et nous nous réfugions un instant dans la fraîche pénombre de la vieille église au clocher à peigne.

Il nous reste encore 300 mètres à dévaler dans la caillasse pour atteindre Les Vans (carrefour des GR®4, GR®44 et du sentier Le Cévenol). Des vignobles au pied des coteaux, des platanes bordant les rues : aucun doute, nous voici bien dans le Midi. La bourgade savoure la fin du week-end sur ses terrasses animées. Nous avons l'air un peu « masochistes » à trimbaler ainsi notre lourd barda, mais nous nous sommes offert des plaisirs bien plus intenses que de siroter un verre à une table !

Les Vans

Nous commençons par nous attarder sur les rives du Chassezac, au-delà de Chambonas et de son élégant château, puis nous regagnons les collines en suivant le Cévenol. L'ascension débute gentiment, sans aucune brutalité. Nous montons légèrement par de bons chemins au caractère méditerranéen affirmé, serpentant le long d’un grand ravin, traversant des sous-bois de pins clairsemés, avec quelques vignobles blottis à proximité des paisibles hameaux que nous effleurons. « Trop tard pour les vendanges ! » nous lance amicalement un agriculteur. Et pourtant, quelques grappes délicieusement sucrées ont survécu pour notre plus grand plaisir.

Après Les Aliziers, le sentier se corse sérieusement. Les chemins caillouteux se mettent à grimper de rudes collines boisées. À peine avons-nous dévalé un ravin qu'il faut remonter de plus belle. Nous enchaînons les montées pour perdre presque aussitôt l'altitude durement gagnée. Dans ce jeu épuisant de montagnes russes, on finit par se demander quand nous atteindrons enfin les 900 m de la corniche du Vivarais cévenol. Nous clôturons une grosse matinée à crapahuter dans la rocaille, coincés entre des murettes vétustes. Le doux crissement des feuilles de châtaignier mortes se mêle au bruit sec de nos chaussures sur les cailloux.

Nous faisons notre pause méridienne à Saint-Jean-de-Pourcharesse. La petite placette, qui sert de parvis à la vieille église romane (dotée, elle aussi, d'un beau clocher à peigne), fera parfaitement l'affaire. Il n'y a pas âme qui vive. Dans la maison voisine, le son de la radio ou de la télévision couvre la présence des occupants : nous avons beau frapper à la porte et aux volets, rien n'y fait. Au final, pas la moindre fontaine à l'horizon pour faire le plein d’eau fraîche ! Heureusement, depuis cette terrasse, le paysage se montre bien plus généreux que les habitants.

Thines

L’après-midi nous réserve encore un dur morceau : une nouvelle série de montagnes russes où la montée finit par prendre le pas sur la descente. Le vieux sentier rocailleux nous guide impitoyablement à travers les collines buissonneuses. Au hameau perdu de Dépoudent (700 m), il nous reste encore un bel effort à fournir pour atteindre les 865 m de Peyre. Le soleil de midi inonde ces collines rocailleuses, cruellement avares d’ombre. Pourtant, la beauté saisissante du paysage compense largement la fatigue : en descendant un sentier, nous plongeons littéralement dans le décor, découvrant la longue échine qui surplombe le ravin du Chassezac — un splendide regard rétrospectif sur notre étape précédente. Et soudain, au détour d’un lacet, le minuscule hameau de Thines se révèle, terme tant espéré de cette rude journée. Cette étape marquera sans doute longtemps nos mémoires, avec Thines s’accrochant désespérément à son éperon rocheux, à l'aplomb d'un ravin vertigineux.

Le hameau en lui-même ? Une simple poignée de vieilles maisons en schiste aux toits de lauzes, étroitement regroupées autour d'une église romane totalement inattendue dans ce recoin isolé de la Cévenne ardéchoise.

Au cœur de ces collines sauvages se dresse en effet un pur chef-d'œuvre de l’architecture romane : une harmonie parfaite de formes et un appareillage subtil de matériaux, alternant pierres grises, roses et blanches en une mosaïque extrêmement raffinée. Par quel miracle les bâtisseurs du Moyen Âge, au XIIe siècle, ont-ils pu édifier cette œuvre d’art dans une telle solitude ? Ce hameau perdu a-t-il jadis connu une activité économique d’importance pour permettre la construction d'un tel monument religieux ? Aujourd'hui, le lieu perd ses bras et son âme, alors que des étrangers achètent à prix d’or ces vieilles bâtisses, devenues inaccessibles aux gens du cru. Les volets irrémédiablement clos des demeures fraîchement restaurées s’enfoncent dans le long sommeil typique des villages moribonds. Combien de fois avons-nous traversé, sur les causses, sur les pentes du mont Lozère, ou dans les vallons perdus de l’Hérault et de la Drôme, ces tristes vestiges d'une civilisation rurale disparue ?

Cette étape restera sans aucun doute gravée dans nos mémoires de randonneurs comme l'une des plus arrosées et tumultueuses que nous ayons jamais vécues. Mes souvenirs se résument aujourd'hui à une course effrénée à travers un brouillard à couper au couteau, la pluie battante tambourinant lourdement sur nos capes, tandis que l'orage faisait résonner sa fureur aveugle juste au-dessus de nos têtes. Au lieu des paysages majestueux promis par le topo-guide — qui clamait fièrement la présence de « vues magnifiques » — je n'ai retenu que la violence des éléments, des sensations brutales, mais étrangement captivantes. Était-il bien raisonnable de flâner sur cette crête désolée, frôlant les hauts pylônes d'une ligne à haute tension, les pieds trempés par un torrent de boue, cernés de toutes parts par le déluge et sporadiquement illuminés par les éclairs ? Mais que pouvais-je faire d’autre dans cette immense solitude, avec notre gîte réservé pour le soir… et cet indéfectible brin d’inconscience qui continue de nous habiter, malgré le poids des années ?

Vivarais

Il en faut, assurément, de la folie, pour accepter de quitter son cocon douillet et gambader ainsi sur des sentiers battus par les intempéries. Nous étions en quête d’émotions authentiques, de ces surprises brutes que la vie moderne et aseptisée nous refuse. En chemin, nous avons croisé un quatuor d'imprudents, eux aussi en quête d'une illusoire fuite aquatique sous ce même déluge.

Heureusement, cette étape était la plus courte de notre circuit. J'avais initialement prévu un petit détour hors des sentiers battus pour emprunter le chemin panoramique qui ceint le massif de Prataubériat… mais finalement, nous avons sagement décidé de rester sur le parcours classique. Un peu fous, certes, mais pas complètement insensés ! Nous avons ainsi échappé au pire de la furie de l'orage, bien que cela ne m'ait pas protégé d'un ultime choc électrique : me voilà, dégoulinant d'eau et à moitié aveuglé, me ruant tête baissée dans une clôture électrifiée à l'entrée de Loubaresse. Une sensation plutôt marquante, je vous l’assure !

Mon regard inquiet scrutait l'horizon, en quête d'une lueur d'espoir. Le village était noyé sous le brouillard, englouti dans un cortège lugubre de nuages bas. Mais on a déjà vu pire, et la pluie a heureusement fini par faiblir. Ce ciel lourd, où flottaient de larges voiles de brume, enveloppait la lande du col de Prataubériat d’une atmosphère indécise, presque désolée.

Nous avons ensuite traversé une dense forêt menant aux Chambons. C’est à ce moment-là qu’un choix s'est imposé : devrions-nous emprunter le rude parcours de crête du GR®7 ou le GR®72, qui suit plus sagement le vallon de la Borne ? Étant déjà bien gâtés en matière de panoramas, et face à des conditions météorologiques toujours incertaines, nous optons pour le GR®72. Un choix judicieux, car ce sentier s'est très vite révélé sauvage et d'un grand pittoresque.

Tanargue

À peine avions-nous parcouru un court tronçon d'asphalte, flanqué d'épais buissons de mûriers — un bel écrin végétal masquant un précipice vertigineux — que le sentier caillouteux s’est mis à serpenter le long d'un ravin. En bas, la rivière Borne grondait, tumultueuse, gonflée à bloc par le déluge de la veille. Les lacets descendaient abruptement dans le canyon, offrant à chaque tournant des vues spectaculaires sur le torrent. Une vieille ruine de tour s’ajoutait même à la scène, insufflant un soupçon de romantisme bienvenu au décor. Le hameau de Borne, quant à lui, ne faisait que prolonger cette atmosphère hors du temps. Il n'y subsistait qu'une poignée de maisons et quelques vestiges, silencieux témoins d’un passé que l'on devinait glorieux. Un superbe porche en granit, discrètement orné d’un mot énigmatique et d’une date vénérable, « 1667 », rappelait avec force ces temps révolus.

Le sentier s’enfonçait ensuite sous un épais couvert de verdure, franchissant à gué de petits ruisseaux agités, affluents de la Borne, avant d’atteindre les impressionnantes maisons en ruine de Conches. J'ai appris plus tard, lors de notre halte suivante, qu'une vieille dame s'était accrochée à ces ruines, y vivant seule jusqu’à sa mort récente. Mais de quoi parvenaient donc à vivre ces âmes égarées, perdues dans cet environnement si rocheux et si farouchement sauvage ? Pendant que notre société opulente s'affole pour des broutilles financières, ces habitants menaient très probablement une existence rudimentaire, laborieuse, arrachée de haute lutte à la nature. Ces sentiers, qui nous offrent un dépaysement parfois spectaculaire, nous plongent aussi profondément dans l’histoire de ces hommes et femmes, suscitant notre réflexion… et, qui sait, peut-être notre sagesse ?

Notre-Dame-des-Neiges

Puis, le chemin nous a éloignés du ravin profond de la Borne, reprenant soudainement de l’altitude avant de chuter brutalement vers Saint-Laurent-les-Bains. Un joli bourg, fier de sa petite église aux vitraux modernes et éclatants. Ici, les curistes se précipitent chaque année pour profiter des vertus curatives des sources thermales, dont l’eau, jaillissant naturellement à 53 °C, est réputée miraculeuse contre les rhumatismes. Nous n’en sommes heureusement pas encore à ces médecines, préférant de loin appliquer un adage bien connu des marcheurs : « Un jour de sentier, huit jours de santé ! » Rapidement, en sortant du bourg, nous avons affronté un dénivelé positif de 350 mètres pour dominer la haute tour de Saint-Laurent et atteindre enfin la croix du Pal. Nous avons avancé à un rythme soutenu, car l'orage grondait de nouveau au loin et le ciel s'assombrissait dangereusement.

En dévalant le verdoyant vallon du Rieufrais, nous avons atteint l'abbaye Notre-Dame-des-Neiges juste avant que les premières grosses gouttes ne commencent à tomber.

Fondée au XIXe siècle par de courageux trappistes cisterciens, elle a dû être reconstruite après un terrible incendie en 1912. C'est en ces lieux que Robert Louis Stevenson fit étape lors de son célèbre périple à travers les Cévennes. Mais c'est sans doute la figure de Charles de Foucauld qui a laissé l'empreinte la plus indélébile dans l'histoire de cette abbaye. Après son noviciat, il y a été ordonné prêtre avant d'embarquer pour les sables du Sahara. Pendant les sombres heures de la Seconde Guerre mondiale, la communauté a même héroïquement abrité des clandestins, dont le célèbre Robert Schuman. Aujourd'hui, les moines cultivent avec passion la vigne et y produisent un vin de table très correct, élaboré à partir des raisins gorgés de soleil du Midi.

Nous ne pouvions malheureusement pas traîner à la Trappe : la pluie ne s’annonçait pas comme une simple averse passagère. Ce n'était que la « queue » de l’orage, et il nous restait encore trois bons kilomètres pour boucler définitivement notre ultime étape. En un éclair, nous avons filé à toute allure dans le vallon du Rieufrais. L’Étoile nous attendait sagement, toujours aussi accueillante et confortable. Philippe Papadimitriou serait sans nul doute ravi de nous emmener plus tard à la Trappe pour une dégustation des vins soigneusement élaborés par les moines. Un joyeux couronnement pour clore en beauté notre grande aventure cévenole ! Christian Lalanne