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Eric Poindron à La Bastide-Puylaurent

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La Bastide-Puylaurent en Lozère Philippe joue du piano au Gîte L'Etoile à La Bastide-Puylaurent

« Vous mangez avec nous ? Les truites ont été pêchées cet après-midi et le potage est maison. En plus, j'offre l'apéritif... » C'est le propriétaire de L'Etoile Maison d'hôtes à La Bastide-Puylaurent — 1 024 mètres d'altitude —, un géant sympathique d'environ trente-cinq ans, qui lance cette chaleureuse invitation avant de nous montrer la chambre. Deux lits, un lavabo et une vieille table de bistrot au plateau de bois, parfaite pour les écritures du soir, composent le décor avec vue sur l'Allier. L'ânesse a fait son temps de route. Elle dormira dans une grange au bord de la rivière, près d'un vieux pont. Elle semble apprécier l'endroit ; ici, même les canards ont l'air en vacances.

La terrasse

« Vous venez de loin ? » Après Saint-Flour-de-Mercoire, nous avons suivi la rivière au plus près, évité Fouzillic et Fouzillac à cause de la météo, puis Cheylard-l'Évêque pour arriver avant la tombée de la nuit. À Luc, c'est tout droit, ou presque. Nous souhaitions initialement monter à la trappe de l'abbaye Notre-Dame-des-Neiges, mais avec l'ânesse, l'expédition s'avérait complexe... Aucun regret : d'après notre hôte, nous avons fait le bon choix. L'abbaye est perchée haut et encore lointaine ; malgré la clarté de la nuit, nous nous serions sans doute égarés. Il faut bien connaître les lieux, c'est sauvage là-haut. Et puis, l'hôtellerie n'est ouverte qu'aux retraitants.

« Bière belge pour tout le monde ? » Et c'est parti, bière belge pour tout le monde. Nous sommes installés devant le feu, dans la vaste salle qui sert autant à la restauration qu'à la détente, lorsque deux nouveaux randonneurs posent leurs sacs : Raoul, un Stéphanois, et Graeme, un Anglais originaire de Bristol. Arrive enfin Billy, le facétieux labrador du gîte. En dehors des villes, il est inutile de faire de longues présentations. On n'affiche pas ses couleurs, on ne dresse aucun pavillon. Les sacs à dos suffisent à tisser la complicité.

Le propriétaire revient les bras chargés de fruits secs. Les langues se délient. Après une longue journée de marche, un compagnon de table devient rapidement un ami. Questions de parcours. Le seul à s'épancher un peu plus, c'est notre hôte : « Je m'appelle Philippe Papadimitriou, je suis moitié Belge, moitié Grec, et le reste du temps Lozérien. » Avant de s'installer à La Bastide-Puylaurent et de s'arrimer à la Lozère, il a arpenté l'Australie, cherché de l'or en Californie et traversé la France à cheval. C'est ainsi qu'il a découvert la région et craqué pour l'endroit. Deux chevaux, sa compagne avec sa propre monture, et deux chiens. Il s'est posé ici et, six mois plus tard, il démarrait l'aventure du gîte.

Eric Poindron à L'Etoile Maison d'hôtes à La Bastide-Puylaurent

« J'adore, j'ai l'impression de diriger un navire. Depuis, je m'y investis à fond. La vie est précieuse. » Puis, il raconte la petite histoire de sa maison : autrefois, c'était une pension de famille très respectable, l'hôtel Ranc. Monsieur y emmenait femme et enfants afin qu'ils prennent l'air pur, avant de s'empresser de redescendre retrouver sa maîtresse sur la Riviera. Philippe cherche à conserver cet esprit de pension de famille, ne serait-ce que le temps d'une nuit. « Quand on part de chez moi, on ne doit avoir qu'une seule envie : y revenir au plus vite. »
Il ne lésine sur aucun moyen pour fidéliser sa clientèle : nourriture impeccable, chambres spacieuses, atmosphère unique. Sans compter son humour à froid et une grande aptitude au bonheur. Philippe a le feu sacré ; il refuse de baisser les bras, « même si ce pays n'est pas le sien, justement parce que ce pays n'est pas le sien ». Il peste parfois contre la main-d'œuvre locale qui cherche à fuir vers Le Puy-en-Velay, Saint-Étienne ou le Sud. Qu'est-ce qu'ils feront de mieux à Montpellier ? Mais il n'accable personne ; il sait pertinemment que vingt-cinq ans de Lozère peuvent donner des envies d'ailleurs et de fuite définitive. Lui, il se plaît ici.

La table d'hôtes et la soupe maison

La soupe fleure bon les légumes du jardin, la chair des truites est ferme et les crêpes maison sont servies à discrétion. Le petit vin coquet de Notre-Dame-des-Neiges accompagne joyeusement l'ensemble. Vin de fruits et vin de messe, tout s'harmonise. Si Stevenson avait connu la maison d'hôtes L'Etoile, nul doute qu'il y aurait séjourné. À table, chacun y va de son anecdote, de ses impressions désordonnées sur les lieux traversés. Raoul, le Stéphanois, raconte ses exploits estivaux en Corse. Graeme, l'Anglais filiforme, spécialiste du romantisme allemand et du Sturm und Drang, modère presque à regret l'importance de Stevenson sur le sol britannique. « Travels with a Donkey in the Cevennes, pour nous, c'est un livre pour enfants, un classique de dictée. Un charmant texte pour apprendre l'orthographe. » Puis, il exhibe son manuel : un petit livre rouge, illustré et corné, qui l'accompagne durant toute sa marche. « Quand j'ai parlé de mon voyage à mes amis, ils s'en sont étonnés. Chez nous, Stevenson est un raconteur de belles histoires, un écrivain populaire... » Professeur de français pendant plusieurs années dans le Languedoc, c'est bien en France que Graeme a véritablement découvert le Voyage. Il ne regrette en rien son périple et tient à le terminer sans retard ; pour lui, l'arrivée à Saint-Jean-du-Gard marquera la fin des vacances. Il doit regagner l'Angleterre dans quelques jours, mais il lève tout de même son verre aux belles rencontres françaises.

Eric Poindron, Philippe Papadimitriou et David Collin

Philippe en profite pour apporter le café, l'alcool de poire et de petits gâteaux belges à la cannelle. Il pose le plateau et s'empare de sa guitare... « J'ai traversé le monde et la Californie, j'ai mis les mains dans la boue pour trouver l'or, je suis un chercheur d'or. » C'est en chantant du Dylan, du Neil Young, des morceaux des Eagles et son propre répertoire — dont il n'a pas à rougir — qu'il poursuit son récit de cow-boy moderne.

Une bûche crépite dans l'âtre et une ambiance folk s'installe. These boots are made for walking... Raoul en profite pour examiner ses ampoules naissantes. Café, bière et Leonard Cohen. Les chansons, ça réchauffe l'âme. Après le bivouac à la belle étoile, le beau gîte de L'Etoile. Quand Graeme l'Anglais demande au Belgo-Grec s'il a lu Voyage avec un âne dans les Cévennes, celui-ci sourit : « J'ai lu deux livres dans ma vie. Ma bibliothèque, c'est ma tête. Sur la route à quatorze ans. Travailler dans des fermes, dormir dans des granges et, après, l'Amérique. Ils sont là, mes livres. »

Des moines dans la montagne. Et je rendis grâce à Dieu d'être libre d'errer, libre d'espérer, libre d'aimer...

***

Eric Poindron

À la sortie de La Bastide-Puylaurent, dans la forêt dense, coincés entre le Vivarais et le Gévaudan, nous cherchons le chemin qui mène à la trappe, lieu de retraite des moines. Le soleil parvient à éclairer les hêtres, les frênes et les sapins comme un beau matin d'été. Le bât de Noé est judicieusement alourdi de quelques sandwichs préparés par Philippe.

Un bruit de feuillage se fait entendre. Un promeneur sort du bois, dissimulant dans son dos un panier de champignons. C'est un paysan du coin, plutôt bavard. « Pourquoi vous faites ça ? » demande-t-il en désignant nos chaussures et en mimant le port du lourd sac à dos. « On fait "ça" parce que si on ne l'avait pas fait, on ne se serait jamais rencontrés... » répondons-nous. « C'est pas bête, ça... ça fait beaucoup de "ça" ! » rétorque le brave homme. Satisfait de cette réponse qu'il juge simple mais pleine de bon sens, il se met à déballer tout ce qu'il sait — ou croit savoir — sur la trappe. À propos du chiffre d'affaires, on murmure au village (pas lui, attention !) que c'est l'un des plus importants de l'Ardèche. Le second après les cimenteries Untel. Il ne faut surtout pas le répéter, c'est ce qu'on raconte, pas lui, hein... « On raconte » aussi que le frère Régis, le supérieur, est à tu et à toi avec les plus importants responsables politiques de la région. On murmure même qu'il surnomme affectueusement une huile locale Jeannot !

Vaches de l'abbaye Notre-Dame-des-Neiges

Notre agent de renseignements de fortune lâche d'autres confidences, d'autres on-dit soi-disant vérifiés par la sœur du cousin ou par lui-même en personne... « Ne le répétez pas non plus, toutes les décisions politiques et économiques de la région, elles se prennent là-haut. Au village, les soirs d'hiver, certains ont vu des voitures officielles monter à Notre-Dame-des-Neiges. Seulement l'hiver, les soirs de neige ou de brouillard. Quand personne ne traîne dans les rues... » À l'écouter, la trappe serait une sorte de Monopoly ardéchois. L'homme poursuit : « Moi, je les aime bien les frères, mais en général, à La Bastide, ça jalouse sec. Les moines sont mal vus. Les gens n'aiment pas leur réussite tranquille. Les moines en souffrent peut-être un peu mais, après tout, ça les arrange bien qu'on leur fiche la paix. » Avant de tourner les talons, par mégarde ou par excès de confiance, il dévoile enfin son panier et nous quitte sur ces mots : « Ils sont beaux mes ceps, hein ? »

Notre-Dame-des-Neiges... Dans les champs dégarnis et glacés qui entourent la trappe, une vieille 4L tourne en tous sens comme une nuée de corbeaux. « Frère Zéphyrin, il est toujours sur les routes, autour de la trappe, vous verrez, c'est un homme fort aimable », nous avait prévenus Philippe. Le voilà qui vient dans notre direction. Nous faisons les présentations. Le moine, au beau visage rose et aux yeux rieurs, pose son fusil de chasse sur le siège du passager. Responsable de l'exploitation agricole, il s'occupe avec dévouement des vaches et des bois. Ce matin, il est à la recherche de traces fraîches de sangliers. « Ils sont venus cette nuit, ils commencent par manger un mulot, et puis toute la famille y passe. » Le moine, au visage rond comme une pleine lune, est aussi un grand passionné de voitures de course. « Si je n'avais pas été moine, j'aurais été pilote. Pas forcément champion du monde, mais bon pilote. » Quand une compétition automobile se prépare dans les environs, il est inutile de chercher frère Zéphyrin ; il trouve toujours une bonne raison d'aller faire des courses urgentes en ville. Et puis, à l'occasion, il descend boire une bière au gîte de L'Etoile, à la stricte condition qu'elle soit brassée par des trappistes cisterciens, confrérie oblige. Il nous dirige ensuite vers le bar de la trappe : « Frère Jean sera ravi de vous servir l'apéritif et de faire un brin de conversation. »

Chemin Stevenson GR®70 Abbaye Notre Dame des Neiges Ardèche

Frère Jean tient le comptoir, long d'une bonne vingtaine de mètres. Il fait avec ferveur la promotion du Quineige, un apéritif élaboré et vendu par les moines. Le frère bistrotier officie tous les jours de l'année sans exception et n'a déserté la trappe qu'une seule fois en vingt ans : « Pour aller chez le toubib, sinon je n'ai pas le temps, il faut travailler d'arrache-pied, parfois même la nuit. » Véritable homme-orchestre, il sert, sourit, et surveille les allées et venues des victuailles. Le bar ressemble à une caverne d'Ali Baba consacrée à dame Nourriture. On y vend des tonneaux de toutes tailles, des Vierges creuses prêtes à être remplies, des carafons décorés, de la confiture de châtaignes, des confiseries régionales, du vin et de multiples alcools !

Frère Jean porte ses quatre-vingts ans avec une élégance rare. Il doit mesurer un petit mètre cinquante et grimpe prestement sur une vieille caisse de bois pour hisser sa frimousse à hauteur du comptoir. Derrière lui, jambons d'Auvergne, saucissons monumentaux et fromages attendent patiemment preneurs. Frère Jean a l'habitude de travailler tout en soutenant la conversation. Tel un guide expérimenté, il raconte la vie des moines, la riche histoire de la trappe et son fonctionnement précis...

À la fin du XIe siècle, Robert de Molesme et saint Bernard ont quitté les bénédictins de l'ordre de Cluny. Ils souhaitaient ardemment retrouver une foi plus rigoureuse et appliquer strictement l'enseignement de saint Benoît. Les bénédictins partagent leur temps entre la prière et l'étude, nous autres cisterciens y ajoutons avec joie le travail physique... D'ailleurs, frère François-Régis, notre supérieur, est momentanément absent ; il surveille la vendange à Bellegarde, entre Nîmes et Tarascon. C'est là-bas qu'on achète notre raisin. On a confiance, bien sûr, mais il vaut toujours mieux être sur place. On y sélectionne un très beau merlot. Allez donc aux cuveries pour le goûter...

Bois de l'abbaye Notre-Dame-des-Neiges

Malgré les nombreux visiteurs qui s'impatientent pour passer commande, le moine prend tout son temps. Frère Jean ne se presse guère. Il soupèse un lourd saucisson de montagne et vante ses mérites à une petite dame ronde qui trépigne d'impatience. Une véritable cohorte de touristes attend son tour. Pendant qu'il officie, le frère épicier poursuit imperturbablement son exposé. La première trappe a été tragiquement réduite en cendres en 1912. Aujourd'hui, trente-cinq moines vivent dans la montagne et le silence, selon les règles strictes édictées par saint Benoît. Prière et travail. « C'est alors qu'ils seront vraiment moines, s'ils vivent du travail de leurs mains », disait le saint.

Les moines prient quatre heures par jour, de l'office de seize heures trente à celui de vingt et une heures... Aujourd'hui, beaucoup de jeunes gens se sentent tentés par un isolement temporaire ou définitif, pour recoller les morceaux du puzzle de leur vie. Comme ce randonneur, arrivé un jour sac au dos, qui, après une courte retraite, n'est jamais reparti. Ici, on peut vivre en retrait du grand tumulte du monde et, dans le même temps, entreprendre un voyage spirituel et personnel au plus profond de soi. Au milieu de la forêt et au cœur du monde, à l'image de saint François.

À bien y regarder, ce sont presque deux trappes distinctes qui s'accrochent à la montagne. La première, réservée aux moines, aux religieux invités et aux retraitants laïques ; la seconde, dédiée au touriste, grand consommateur de saintes cochonnailles, de chapelets et de ronds de serviette à l'effigie de Charles de Foucauld — lequel séjourna ici en 1890, avant de s'éteindre dans le désert du Sahara en 1916. À la trappe, le visiteur peut prier et consommer en toute paix. Les frères de la montagne acceptent d'ailleurs toutes les cartes magnétiques.

Comme pour tous les moines cisterciens, la journée du moine ardéchois débute par le réveil à quatre heures, suivi de l'office où de magnifiques psaumes sont chantés. De cinq à sept heures, la méditation silencieuse et la lecture personnelle occupent l'esprit du moine. À sept heures sonnent les laudes à la gloire de la Création, suivies de l'Eucharistie, toujours célébrée avec une grande sobriété. Pendant le reste de la matinée, les moines exercent leurs activités professionnelles respectives, selon les règles édictées par saint Benoît : cuisine, couture, lourds travaux de la ferme, apiculture, ou travail du vin. Le repas de midi est pris dans le recueillement du silence, et l'après-midi est à nouveau consacrée aux activités manuelles. Puis, vers dix-huit heures trente, on célèbre les vêpres. Après un souper très frugal, les moines assistent aux complies, ultime cérémonie de la journée adressée au Père céleste et à Marie. Tous se retirent ensuite dans leurs modestes cellules pour le repos de la nuit. Saint Benoît invite les moines à la contemplation pour mieux vaincre l'incessante agitation du monde extérieur.

Domaine de l'abbaye Notre-Dame-des-Neiges

Frère Jean raconte tout cela avec, au fond du regard, une lueur poignante de grâce et de pardon. On nous a glissé dans le creux de l'oreille — il y a beaucoup de « on » dans les montagnes ardéchoises — qu'il tient sa merveilleuse bonne humeur, son flegme monacal et son optimisme divin d'un tout autre passage en cellule : celle de l'horreur absolue. Il fut en effet « résident » à Auschwitz et fit la promesse d'entrer en religion s'il parvenait à survivre à ce cauchemar. Le frère miraculé, au visage profondément marqué par la souffrance, au regard brûlant comme le buisson biblique, est un fascinant mélange de gueux magnifique, tel que gravé par Jacques Callot, et de victime esquissée à l'encre par Zoran Music dans les camps de l'abominable. En quittant ce garde-manger géant, le frère, qui nous serre la main à nous la broyer, nous offre une nouvelle fois son plus beau sourire.

Après avoir attaché Noé à bonne distance, nous entamons une longue promenade au sein du domaine. Les longs bâtiments austères, la majesté du silence et le ciel d'un bleu immaculé apaisent immédiatement le visiteur et l'invitent à l'inclination. Au sommet de la montagne, dans ce qui pourrait presque ressembler à un vaste domaine fortifié, on ne trouve aucune architecture tapageuse ; seul un clocher discret dépasse des toits. Les quelques moines croisés sourient paisiblement et nous saluent en silence.

À la boutique, le petit commerce bat son plein : on propose aux visiteurs des épinglettes, de dérisoires morceaux de métal peints que le chaland coincera fièrement sur le revers de sa veste, des assiettes richement décorées, des bâtons vernis pour qui se sent pousser des ailes de pèlerin, et pléthore d'ouvrages consacrés à la vie de l'ordre. Aucune trace de l'illustre Écossais, je le précise, car un couple de touristes anglais tient absolument à rapporter un souvenir littéraire : « Vous comprenez, nous sommes venus exprès de Londres, nous refaisons le mythique voyage de Stevenson... en coupé Jaguar ! » Dans le silence monacal, on croirait presque entendre la douce et régulière musique du tiroir-caisse.

L'Etoile Maison d'hôtes

À la cuverie, les vins vieillissent patiemment en d'imposants foudres de chêne. Les moines de l'abbaye achètent le raisin, vinifient et surveillent avec attention l'élevage. Nous dégustons sur-le-champ — ou plutôt, directement sur le tonneau — un merlot simple, franc et généreusement charnu, un véritable vin de pays, rocailleux comme les vignerons qui le font naître. Pour l'élevage et la commercialisation, les moines n'hésitent pas à employer du personnel en extra (du technicien viticole au mécanicien, de l'ouvrier agricole au menuisier), contribuant ainsi très concrètement à faire reculer les chiffres du chômage local.

Dans le silence assourdissant des voûtes de tuf, les touristes tendent leurs cubitainers et les employés s'activent au pied des énormes cuves en Inox, avec l'efficacité d'une station-service un jour de grand départ sur l'autoroute du soleil. Les longs couloirs hébergent les foudres géants et les précieux vins bénis. Amen ! Le clou de cette production reste la Fleur des neiges, un mousseux léger dont le poète Kenneth White se régalait quelquefois lorsqu'il vivait et méditait à Gourgounel, sa retraite perchée à quelques lieues d'ici.

À la scierie, un frère à l'air un peu bougon supervise scrupuleusement les coupes. Philippe Papadimitriou, le Grec de L'Etoile, s'apprête à charger les quelques stères de sapins qu'il a âprement négociés pour alimenter l'imposante cheminée de son gîte. Le temps d'un simple coup de main, nous voilà devenus bûcherons d'un jour, dans le plus pur respect de la règle monacale : prière et travail. La prière, quant à elle, attendra bien plus tard.

La Felgière de l'abbaye Notre-Dame-des-Neiges

L'hébergement à la trappe affichant complet, il faudra nous contenter de la lisière de la forêt. On nous indique la direction du mas de Félgière, une ancienne maison de prière et de charité qui a miraculeusement survécu à la Révolution. « Après les derniers bâtiments, c'est tout droit, suivez simplement les genêts... Faites quelques bonnes provisions chez frère Jean, puis allez vous allonger dans l'herbe fraîche. » La marche est lente, ralentie par Noé qui hésite toujours autant à tremper ses délicats sabots dans les flaques d'eau de pluie. Le jour décline doucement sur les cèdres et les pins, les nuances bleutées du ciel laissant peu à peu place aux premières lueurs orangées et flamboyantes du crépuscule. Un faisan sauvage apparaît soudain. S'ensuivent de longues secondes d'un face-à-face immobile. Puis, le faisan s'envole bruyamment. Verrons-nous, au cœur de cette nuit, la fameuse chouette chevêche aux ailes courtes et aux grands yeux ronds dont mon grand-père m'a tant parlé ? Comment la reconnaître dans l'obscurité ? Si j'entends un doux hululement, ce sera forcément une chouette chevêche. Rien de plus simple.

Robert Louis Stevenson

Le 26 septembre 1878, après quatre ou cinq longues journées de marche, d'égarements pittoresques et de négociations épuisantes avec Modestine, Robert Louis Stevenson fait enfin halte à la trappe. Il s'en approche à pas mesurés, animé d'une angoisse très sincère. Fils de fervents presbytériens écossais, il ignore tout des us et coutumes de la place et redoute l'accueil qui lui sera réservé au sein de cet enclos catholique. Frère Apollinaire, poussant sa modeste brouette, se flatte avec amusement de rencontrer son tout premier Écossais. Les autres moines accourent rapidement à sa rencontre... Viennent les frères portiers, préposés à l'hospitalité, et enfin le frère prieur qui reçoit Stevenson en personne. Durant son séjour, l'écrivain observe la vie minutée des moines avec l'œil d'un savant entomologiste et ne manque pas de comparer le monastère à ses propres expériences de jeunesse au sein de communautés bohèmes — vouées bien davantage au culte enivrant du vin, des femmes et de la révolution qu'à la stricte prière.

Le supérieur des lieux, père Michel, offre très courtoisement au nouvel arrivant l'apéritif revigorant et le repas du soir. À table, l'écrivain fait la rencontre d'un curé de campagne et d'un militaire à la retraite qui, malheureusement, font preuve d'une grande intolérance vis-à-vis des autres cultes. Tout en menaçant gravement le voyageur écossais des tourments éternels de l'enfer et en condamnant avec une vigueur non dissimulée le protestantisme (« c'est une secte, ni plus ni moins », affirment-ils), ils tentent maladroitement de le convertir. Stevenson s'agace quelque peu, mais prend soin de conserver une politesse toute britannique. Il défend fièrement la religion de sa mère et de sa lointaine enfance, puis finit par abandonner les deux dévots à leur foi qu'il juge sectaire. Sur l'invitation chaleureuse d'un frère irlandais, il visite l'imposante bibliothèque de l'abbaye où Chateaubriand, Victor Hugo et le coquin Molière côtoient pacifiquement les grands textes fondateurs et sacrés. Puis, le soir venu, il se retrouve seul dans sa petite cellule. Stevenson questionne alors sa propre foi, qu'il tente de masquer du mieux qu'il peut. Il redoute par-dessus tout le silence et la solitude des lieux, allant jusqu'à comparer secrètement les moines à des morts-vivants. C'est pourquoi il note scrupuleusement dans son carnet de voyage une vieille chanson française et guillerette, comme pour mieux maquiller ses véritables états d'âme... Les doutes plus profonds viendront plus tard.

Que t'as de belles filles,
Giroflée,
Girofla !
Que t'as de belles filles,
L'amour les comptera !

Notre-Dame-des-Neiges

Derrière la ritournelle et le livre policé qu'il destine au grand public, c'est un Stevenson fiévreux et beaucoup moins connu qui s'épanche sans fard. C'est l'autre Stevenson, celui du véritable Journal et de l'âpre route. Un pèlerin qui s'ignore encore et doute ardemment dans le silence écrasant du Vivarais. Un pèlerin fébrile en perpétuelle quête d'amour et de foi, qui cherche désespérément à faire taire son humeur mystique. Stevenson rédige alors une Prière aux amis qu'il prendra grand soin de ne jamais faire figurer dans le livre édité. Auparavant, il avait pris le temps de préciser, avec une lucidité troublante, qu'un voyage n'est, au mieux, qu'un fragment d'autobiographie.

Toi qui nous as donné l'amour pour la femme et l'amitié pour l'homme, maintiens vivant en nous le sentiment de la communion et de la tendresse durable ; fais que nous oubliions les offenses et nous souvenions des services rendus ; protège ceux que nous aimons en toutes choses et accompagne-les avec bonté, afin qu'ils mènent une vie simple et sans souffrance et qu'ils meurent enfin en repos et l'esprit apaisé.

NDN

À Notre-Dame-des-Neiges, au cœur même du monde et pourtant si loin de lui, un jeune homme finit par s'endormir. Ses nombreuses chimères enfantines — les récits tourmentés, les affreux cauchemars de la nuit et les vieilles légendes écossaises — se raniment vivement. Un jeune homme en proie aux grandes hésitations, aux tremblements intérieurs et à la ferveur de la piété s'endort au cœur du monde et loin du monde. Derrière les vives émotions qu'il cherche à effacer, les questions existentielles qui attendent vainement des réponses — qui sont toujours les mêmes — surgissent implacablement comme des spectres.

Stevenson a de lourds comptes à régler avec son Écosse natale, une terre qu'il s'apprête à quitter à jamais, sans pour autant pouvoir la quitter tout à fait : l'Écosse lointaine de l'enfance, de la formation spirituelle stricte et de ses démons intimes ; l'Écosse des grandes souffrances et de l'éducation calviniste austère ; l'Écosse si affective de ses premières marches solitaires sur la lande battue par les vents, de ses faubourgs brumeux et de ses villes noires et industrielles. Il a d'autres comptes non moins douloureux à régler avec sa propre famille, car, en choisissant ouvertement d'aimer Fanny, il s'est opposé de front à son père. Ce père, un presbytérien rigide et intraitable, exerce depuis toujours sur son fils unique un pesant joug à la fois pécuniaire et moral. Et derrière la figure redoutable du père, c'est l'Angleterre entière et son milieu littéraire bien-pensant qui déteste farouchement les vagues, ou du moins ceux qui osent en faire... Mais Stevenson va se révolter avec éclat, et c'est cette révolte même qui fera naître l'immense écrivain...

Lorsqu'il fonde, à l'âge tumultueux de l'adolescence, avec l'incontournable cousin Bob et d'autres jeunes agitateurs de leurs amis, une petite société à caractère secrètement subversif et résolument provocateur, l'un de leurs tout premiers articles fondateurs exige le rejet pur et simple de tout ce que les parents ont pu leur enseigner. Un mot d'ordre radical qui se passe allègrement de tout autre commentaire.

Fanny Van de Grift épouse de Stevenson

Stevenson a enfin de vifs comptes à régler avec la question de la foi et de ses profonds doutes, un mélange complexe et sournois de résurgence religieuse (son tout premier texte, publié à compte d'auteur par les soins de son père, n'aborde-t-il pas directement la révolte sanglante des puritains écossais ?) et d'un athéisme frondeur, voire d'un anticléricalisme affirmé. Enfin, et surtout, il y a la belle Fanny, toujours Fanny, le véritable sujet central de ce voyage initiatique et sa (dé)raison maîtresse. Elle se cache discrètement derrière chacun des mots qu'il couche sur le papier, accompagne chacun de ses pas souples sur les sentiers escarpés, illumine chacune de ses pensées. Fanny, son aînée de dix longues années, qui incarne à la fois la femme, la mère rassurante et le père protecteur. Fanny, l'intrépide aventurière qui fait allègrement fi de toutes les conventions sociales de son époque et endosse le rôle de coach littéraire. Fanny, l'incroyable femme à venir. Son plus bel avenir.

Allongé dans mon duvet chaud, au coin d'un feu de bois rougeoyant dans une grange sombre, je relis avec passion et compare longuement les différents textes. Dans le véritable journal de route, Stevenson s'épanche librement et s'abandonne sans retenue à de francs émois. Dans le Voyage publié, il modère considérablement sa foi hésitante et retrouve plutôt un ton volontiers carabin et distant. Il rature soigneusement, biffe à l'envi ses expériences les plus personnelles. Quiconque souhaite voyager authentiquement avec Stevenson au cœur des Cévennes doit impérativement se munir de ce fameux Journal de route pour y découvrir l'autre versant de la montagne. Le mystère Hyde. La signification secrète de ce périple, comme il l'a lui-même écrit dans sa préface révélatrice. C'est là, et là seulement, que l'homme se livre véritablement. L'édition définitive, entièrement réécrite pour le grand public, fait la part belle à l'écrivain soucieux de faire le beau, tandis que ce Journal de route agit comme un sismographe d'une précision redoutable de son esprit tourmenté. De retour à l'abri confortable, sagement assis devant un bureau, Stevenson est violemment intervenu sur ce sismographe fragile, a fortement tempéré ses vives réflexions écrites à chaud, et s'est finalement censuré. Texte original par Eric Poindron. "Belles étoiles. Avec Stevenson dans les Cévennes." Éditeur : Flammarion. Collection : Gulliver.