Dès le XIe siècle, voire antérieurement, une véritable police de la route sécurisait le passage à La Garde-Guérin. Les habitants y entretenaient une garnison puissante et se chargeaient de guider et de protéger les voyageurs ainsi que leurs marchandises sur la Voie Régordane (le GR®700 actuel), dont ils assuraient l'entretien régulier. En échange de ces services, ils percevaient des droits de péage. Chacun d'eux possédait son propre logis ou sa maison forte, surplombé par la silhouette imposante de la tour carrée, encore visible aujourd'hui.
Organisés en une solide communauté économique et militaire, ils vivaient sous un régime de coseigneurie. Comme le souligne l'historien Georges Duby à propos des régions méridionales : « les rapports de puissance se fondent à la romaine, sur le contrat, la "Convenentia" en latin, sur les pactes conclus entre hommes libres dans le respect de la loi ». Il est donc fort probable qu'un tel système de coseigneurie, dont les subtilités nous échappent encore en partie, ait été instauré à La Garde-Guérin.
Tout voyageur a droit à la route
Sous l'impulsion des seigneurs du Tournel, l'organisation de cette communauté fut peut-être unique en France. Elle fut fondée dans l'esprit des Écoles de Chevalerie, particulièrement florissantes dès le XIIe siècle. La royauté mentionne l'existence d'une dizaine de ces écoles sur le territoire, et celle de La Garde-Guérin fut expressément érigée sur ce modèle. La volonté des seigneurs du Tournel était d'abolir la féodalité locale pour y substituer des chevaliers « pariers » (du latin par, signifiant « égal ») : des hommes strictement égaux en droits comme en devoirs. Ils se partageaient ainsi la seigneurie du château et de la châtellenie, s'assurant des revenus importants en échange de charges clairement définies. Chaque parier détenait une « parérie », c'est-à-dire une part inaliénable de la forteresse et de son territoire.
À une époque où l'écrit demeurait rare, la première mention des habitants de La Garde-Guérin apparaît dans un curieux manuscrit intitulé le Livre de Saint-Privat. Rédigé en latin, il est de la main de l'évêque Aldebert III du Tournel, surnommé le Vénérable. Élu entre 1150 et 1158, cet évêque mourut en 1187, fait prisonnier par l'un de ses frères (un bâtard) et enfermé dans le château de Chapieu, forteresse qu'il avait lui-même fait édifier pour défendre Mende. Ce texte a été traduit et commenté par l'abbé Roux, curé de Vialas.
« Il y a dans l'évêché de Mende, près de la voie publique dite Régordane, un château appelé La Garde, qui fut toujours non un château mais une caverne. Des brigands y demeuraient en effet et entreprenaient, de jour comme de nuit, de fréquentes expéditions ; ils dépouillaient les voyageurs de leurs biens, les blessaient, les laissaient à demi-morts et, très souvent, les tuaient. Chaque jour, on y perpétrait des rapines, des vols, des homicides et autres crimes. » Bien que les évêques voisins, et singulièrement celui de Mende dont c'était la charge, eussent attaqué ce funeste repaire, ils ne parvenaient pas à éradiquer totalement ces coutumes invétérées. Fidèle à l'adage affirmant que « tout voyageur a droit en tout lieu à la route », l'évêque Aldebert mit la dernière main à la répression de ce fléau.
Le château fut menacé tant par la censure ecclésiastique que par la force des armes. Frappés de terreur, les habitants se rendirent au jour fixé pour la « satisfaction » : ils affluèrent à Mende pour se jeter aux pieds de l'évêque. Chevaliers et fils de chevaliers, mais aussi serfs de tous âges s'y soumirent. Devant le peuple assemblé, ils renoncèrent à leur butin et à leurs exactions. Tous jurèrent ensuite sur les Saints Évangiles de ne plus rien exiger des voyageurs empruntant cette route, de ne leur faire aucune violence ni de leur causer le moindre tort. Ayant accepté la pénitence pour leurs fautes passées, ils purent enfin se retirer.
Aldebert III consacra la majeure partie de son épiscopat à lutter contre les seigneurs locaux afin de consolider le pouvoir temporel, alors chancelant, des évêques de Mende. Cerné par les forteresses du comte de Barcelone au sud-ouest, du seigneur de Canilhac et de celui de Cabrières à l'ouest, ainsi que du seigneur de Dolan au sud, le pouvoir épiscopal était constamment menacé. L'évêque finit d'ailleurs par s'arroger la suzeraineté tant convoitée sur les mines d'argent de la région. Il contraignit les châtelains de Plagniol à lui restituer un village, obligea Garin de Châteauneuf à rendre des terres usurpées à l'hôpital de Mende, et ramena Ricard de Peyre dans le droit chemin.
La tutelle du Roi de France
Épuisé par ces luttes incessantes, Aldebert se rendit en 1166 à la cour du roi de France Louis VII. Pour la première fois, il lui prêta hommage pour son évêché, en échange de la protection royale. Cet accord historique est resté célèbre sous le nom de « Bulle d'or ». Naturellement, l'ensemble des seigneurs féodaux de la région s'insurgea contre ce pacte : en élevant le roi au rang de seigneur suprême du Gévaudan, ils se voyaient imposer une tutelle bien plus lourde que celle des évêques locaux. Cette contestation engendra des troubles qui se prolongèrent jusque vers 1170.
À la lumière de ce contexte tumultueux, faut-il prendre le récit d'Aldebert au pied de la lettre ? L'évêque ne cherchait-il pas avant tout à justifier son autorité ? Les brigands de La Garde étaient-ils aussi redoutables que le texte le prétend ?
Comme souvent en pareille situation, il convient de nuancer. S'ils n'étaient assurément ni des saints ni de vulgaires bandits, ces « chevaliers » restaient de puissants seigneurs de guerre occupant une place forte de premier plan, idéalement située sur la Voie Régordane. Au lendemain de sa victoire, Aldebert III confisqua plusieurs paréries et imposa à ces seigneurs un nouveau statut dont les détails nous échappent, faute de documents. Il faut rappeler qu'à cette époque, l'autorité s'exerçait avant tout par la parole et le rituel. Ce n'est que plus tard, en 1238, dans les Additions aux statuts de l'évêque Étienne rédigées en latin par Raymond Atger, official de l'évêque, que l'on découvre cette précision : « Comme Étienne, évêque de Mende et principal seigneur du château de La Garde, était venu en ces lieux pour ses affaires, les chevaliers et pariers se présentèrent devant lui. En raison des fréquentes discordes survenant entre eux au sujet des coutumes de la place, ils lui demandèrent de faire consigner par écrit les règles qu'il estimait devoir être observées à l'avenir dans les cas litigieux. »
Historiquement, les revenus des pariers provenaient principalement de leurs droits de péage, de guidage et d'arrière-guidage perçus sur la Voie Régordane, ainsi que du droit de cartalage (mesure des grains) sur le domaine commun. Le péage, exigé des passants, de leurs bêtes et de leurs marchandises, était initialement destiné à l'entretien de la route. Les droits de guidage et d'arrière-guidage rémunéraient la protection offerte aux marchands et à leurs convois. Quant au cartalage, il était acquitté par les fermiers pour l'utilisation des mesures officielles. Chaque parier détenait une parérie (une part du château et de ses terres) : les bénéfices étaient partagés proportionnellement au nombre de parts détenues et en fonction du temps réellement consacré à la surveillance de la route. Avec l'accroissement du nombre de membres au sein de la communauté, ces revenus devinrent insuffisants pour couvrir les lourdes charges d'entretien et de police. Des querelles éclatèrent, les successions se complexifièrent, certaines familles quittèrent les lieux au profit de nouveaux arrivants, et la coseigneurie fut menacée d'émiettement. Face à ce risque, les évêques durent promulguer des règlements stricts pour stopper le démembrement du fief et clarifier les droits de chacun.
Parier dès l'âge de 16 ans
Édictés en 1260, les statuts de l'évêque Odilon de Mercœur formalisèrent ce qui fut sans doute l'une des institutions routières les plus originales du Moyen Âge. Pour prévenir un morcellement excessif, le nombre de paréries fut strictement limité. Chaque part devenait indivisible et devait revenir à un héritier unique. En principe, le parier se devait d'être physiquement capable de porter les armes et d'assurer la police de la voie. Si un père n'était plus en état de servir, il se démettait en faveur de l'un de ses fils, de préférence l'aîné. Ce dernier – et lui seul parmi ses frères – cessait alors d'être damoiseau pour recevoir l'adoubement et devenir chevalier. Un jeune noble pouvait ainsi devenir chevalier parier dès l'âge de 16 ans (la majorité pour cette charge), contre 20 ans habituellement pour les damoiseaux. Dès lors, il assumait la plénitude de ses charges et percevait l'intégralité de ses revenus. Une fille ne pouvait hériter d'une parérie que si son époux était apte à la suppléer par les armes. L'aliénation d'une parérie se faisait par acte de vente, conditionné à l'investiture de l'évêque qui se réservait le droit de « retenir » la part. Les chevaliers pariers – au nombre de 31 en 1258 – élisaient quatre de leurs pairs chargés, en leur nom, de s'accorder avec l'évêque pour maintenir la paix et amender les statuts. Ces quatre délégués représentaient les quatre familles fondatrices de la place : les Gaucelme, les Erailh, les Bertrand et les Gaule (ou Gal). Pour les barons comme pour les évêques, l'enjeu était de maîtriser cette encombrante force militaire en temps de paix, amorçant ainsi des siècles d'affrontements, tantôt feutrés, tantôt violents.
L'évêque décida également de l'élection annuelle de deux consuls. Garants de la fidélité et de la légalité, ils défendaient les droits de la châtellenie, percevaient les rentes et revenus, et exerçaient le droit de juridiction. Ces « Consuls Nobles » devaient prêter serment d'allégeance entre les mains de l'évêque ou de son délégué. Lorsque le célèbre Guillaume Durand accéda à l'évêché de Mende, ses nombreux vassaux lui rendirent hommage. Jourdan de La Garde, agissant en tant que consul, renouvela cet acte solennel au nom de la communauté des nobles pariers.
Un cérémonial précis
Le 2 décembre 1292, à la demande du bailli épiscopal Guillaume de Montesquieu, les pariers lui remirent le château. La coutume exigeait en effet que la forteresse soit restituée lors de l'élection d'un nouvel évêque, en temps de guerre, ou chaque fois que la nécessité l'exigeait. Le délégué du prélat, après avoir reçu les clés, en fermait et rouvrait les portes pour en prendre possession. Il faisait ensuite hisser la bannière de Saint-Privat au sommet de la tour, tandis qu'un héraut clamait à plusieurs reprises : « Saint-Privat pour Monseigneur l'évêque de Mende ! Saint-Privat pour Monseigneur l'évêque de Mende ! Saint-Privat ! Dieu le veut ! Deus o vol ! ». Le rituel accompli, le représentant de l'évêque rendait les clés aux consuls et se retirait.
Dans les statuts rédigés en latin par Raymond Barrot (vicaire général de Guillaume Durand) le 7 février 1299, apparaît l'expression consules castri de Garda Gary (les consuls du château de La Garde Gary). C'est la plus ancienne mention connue de La Garde Gary, nom qui deviendra Garin, puis Guérin. Au début du XIVe siècle, lors du dénombrement des fiefs du Gévaudan par les commissaires royaux, les pariers s'empressèrent de déclarer formellement les biens qu'ils tenaient de l'Église de Mende.
En 1307, la signature d'un traité de paréage entre le roi Philippe le Bel et l'évêque de Mende fit pénétrer l'autorité royale en Gévaudan. Par cet acte, le comte-évêque réaffirma avec force sa suzeraineté sur La Garde-Guérin. Les statuts de 1310 instaurèrent de profondes modifications. Une cour de justice commune au roi et à l'évêque fut créée, et la crainte inspirée par ses arrêts fit enfin régner l'ordre sur la région. Dès lors, la communauté des pariers cessa d'être un organe indispensable à la tranquillité publique. Elle perdit progressivement le caractère militaire et policier de ses origines, n'exerça plus son service de sécurité et fut privée des droits de péage qui y étaient attachés.
Il est donc compréhensible que les statuts de 1310 aient fait disparaître toutes les anciennes dispositions encadrant ce service routier. Dépouillée de ses privilèges fondateurs, la communauté cessa d'être ce qu'elle avait été. Les évêques de Mende y assurèrent une prépondérance croissante : en accaparant un grand nombre de paréries, ils parvinrent à évincer peu à peu les barons du Tournel (qui avaient été les seuls suzerains directs des premiers pariers) pour asseoir leur domination absolue sur la communauté. Association G.A.R.D.E, La Garde-Guérin, 48800 Villefort
Laissez-moi vous conter l'histoire des Chevaliers Pariers de La Garde-Guérin, en Lozère.
Dès le XIe siècle, une véritable police de la route s'organisa au sein de ce village occitan. Ses habitants avaient la lourde responsabilité de guider et de protéger les voyageurs ainsi que leurs marchandises sur le GR®700 Voie Régordane, une ancienne voie de communication majeure. En échange de ces services, ils percevaient des droits de péage. Chaque habitant possédait sa propre maison forte, et la silhouette imposante de la tour carrée témoigne encore aujourd'hui de cette époque.
Mais ce qui rend ces Chevaliers si fascinants, c'est leur organisation exceptionnelle. Sous l'impulsion des Seigneurs du Tournel, ils forgèrent une communauté économique et militaire directement inspirée des Écoles de Chevalerie florissantes au XIIe siècle. Rompant avec la féodalité traditionnelle, les Chevaliers Pariers étaient strictement égaux en droits et en devoirs. Ils se partageaient équitablement la seigneurie, ses revenus et ses charges. Chacun détenait une part inaliénable du château et de son territoire.
Leur histoire émerge dans le Livre de Saint-Privat, un manuscrit latin rédigé par l'évêque Aldebert III du Tournel. Le texte y dépeint initialement La Garde-Guérin comme un sinistre repaire de brigands détroussant les voyageurs, commettant vols et homicides. C'est précisément pour éradiquer ces mauvaises coutumes que les Seigneurs du Tournel fondèrent cette communauté de Chevaliers Pariers.
Ainsi, ces Chevaliers ont laissé leur empreinte dans l'histoire en sécurisant la route de la Régordane. Le majestueux donjon, témoin de pierre de leur engagement du haut de ses 27 mètres, se dresse encore fièrement.
Si vous vous promenez dans cette région pittoresque de Lozère, n'hésitez pas à imaginer ces valeureux Chevaliers Pariers veillant sur les voyageurs, guidant leurs pas et défendant la sécurité de tous.











