En direction de Chasseradès — une dizaine de kilomètres de voies, une ligne unique — nous suivons l'Allier. Coincée entre la rivière et les traverses de chemin de fer, l'escorte reprend sa marche. Une route aux allures de Grand Nord : de grands sapins, un vent mordant et le bruit des pas dans la forêt. Des cris, aussi, comme des chants. La lumière blanche surexpose le décor, tente de le déformer. Dès lors, cela pourrait être ailleurs... Où sommes-nous, dans quel ailleurs ? En Alaska, peut-être... Les mondes blancs doivent être ainsi... Ce n'est ni le pays ni la saison, et pourtant la lumière ressemble à la neige. L'esprit du sauvage, l'appel de la forêt dans le petit matin froid. La terre est dure, gelée, et les champs incultes semblent recouverts de neige. J'entends les murmures des souterrains, les vents qui hurlent sous mes chaussures. Ça gronde, tout de blanc. Capturer l'esprit. Il faut avancer malgré les crampes, le deuil et le doute.
« La Californie, près de l'Oregon à Eagle Creek... Les premières pépites de 1,5 sur 2 cm m'ont rapporté 1 500 dollars. La fièvre de l'or donne une force incroyable. J'étais parmi les anciens du Viêt Nam qui me prenaient pour un bleu. Ils attendent de voir ce que tu vaux. Un soir, j'ai fumé un joint de marijuana qu'ils faisaient pousser et j'ai vidé une bouteille de vodka. J'étais complètement ivre, tout nu, et je suis allé dans la rivière chercher des pépites... »
« À la Saint-Jean, nous avons chassé l'ours. Les hippies, les chercheurs d'or, les gamins de huit ou neuf ans montaient à cheval tout nus comme des Indiens. Après ça, je suis descendu encore plus bas ; je suis devenu fou... » Tels sont les mots de Philippe, le propriétaire de la maison d'hôtes L'Etoile, le Grec de La Bastide-Puylaurent, petit-cousin de Jack London. Il a passé une longue partie de la nuit à nous raconter que le XXe siècle pouvait encore ressembler au cabaret de la Dernière Chance. Le bistrot maudit de Jack London. Le Belge parle comme un écrivain. « Bon sang, bougez ! » C'est ce que nous faisons... Eagle Creek...
Comme si je marchais dans le grand nord cévenol. Quand on rêve tout haut. Partir, partir. Le Nord, le monde blanc, les mondes blancs. Le Roi des grizzlys de James Oliver Curwood, dans la bibliothèque verte, fut ma première lecture, mon premier Grand Nord. Autour de moi, dans le blizzard imaginé, il y a des fantômes de prospecteurs, des guerriers peints, des ours invisibles. Après plusieurs jours en Gévaudan, toujours pas de loups. Dans mon imagination, la bête est devenue un loup blanc, insaisissable, qui nous poursuit, tandis que nous sommes des trappeurs au milieu de mines abandonnées. Ceux qui en doutent peuvent essayer, à quinze jours de marche des villes... Ils comprendront.
Fumées chamaniques, et le sol apparaît enneigé comme la terre du Klondike. De grands pins sur le coteau, de grands sapins, et çà et là le bruit des bûcherons qui dépouillent la forêt... J'entends le tunnel, le lynx, j'entends en écho le Gévaudan et sa complainte. Je change les latitudes et les longitudes. Des messages dans le souffle du vent. J'entreprends la réunion des continents. Les pas résonnent comme le son des cloches dans la brume. Le cœur s'emballe, mon haleine sent le goémon et la poudre. Dans ce champ stérile, blanc de silence et de neige rêvée, j'imagine qu'ici ce pourrait être la Patagonie. Parmi les clichés bon marché, les barbelés nécessaires et les mirages. Essayez un peu... Dès que l'on marche, on fait le tour du monde. Ou presque...
Sur la ligne de chemin de fer qui mène de Mende à Montpellier en passant par La Bastide-Puylaurent, Villefort, Génolhac, Chamborigaud, Alès et Nîmes, beaucoup de petites gares sont devenues des fantômes. Parfois on les rebaptise, elles deviennent des haltes SNCF. Malgré l'affront, elles conservent leur allure d'antan et, faute de chef, gardent la toiture haute, élégante comme les ombrelles d'autrefois. Ici, comme en Afrique ou en Amérique du Sud, il suffit d'agiter le bras pour qu'un train s'arrête... À l'arrêt suivant, des populations indifférentes descendront du train sous le regard fixe et sans rancune des haltes ferroviaires. Des gares à la retraite...
À pied, de retour sur la voie ferrée, sans train ni trompette. Dommage, car ceux qui voyagent sans âne ou sans « statut d'âne » peuvent lever les bras pour un bout de rails. La Bastide-Puylaurent - Chasseradès - Belvezet - Allenc - Mende et Marvejols... Là, le train rampe et dépose les randonneurs au pied du Mont Lozère. Le viaduc de Mirandol rappelle les images sépia, quand les trains étaient tirés par deux énormes locomotives crachant leur fumée devant des vaches insouciantes — celles des bons points à l'école. Pourtant, sous l'imposant viaduc, je n'entends aujourd'hui que l'écho des sabots de Noé et les légers murmures de la petite rivière Chassezac. Il fait gris et froid, mais notre pas reste vagabond. Et si nous voyons des mirages, c'est au-dessus de nos têtes. Nous marchons lentement ; ils ont des ailes de géants.
Dans le hameau de L'Estampe, une grand-mère, plus forte que la femme d'un Turc, fend du bois depuis l'aube. Elle tire sa charrette seule et décharge en haletant, puis empile des tas de bûches, hauts comme des murs, avec la patience d'un amateur de châteaux de cartes. Pour mieux contrer l'hiver, on commence par l'attendre les manches retroussées. Elle nous offre l'hospitalité un instant pour un café et raconte son histoire sans se lamenter ni s'apitoyer. Sur les sept habitants du hameau, cinq ont plus de quatre-vingt-cinq ans. Dans ce périmètre du sauvage Gévaudan, il n'est pas rare qu'un paysan nourrisse une famille de trois enfants sur le dos — ou plutôt le lait — de trente misérables vaches.
Le voyage — le faisons-nous, ou est-ce lui qui nous prend en charge ? Je ne suis pas le premier à poser cette question. De Nikos Kavvadias à Nicolas Bouvier, personne, ni marins ni écrivains, n'a de réponse toute faite. J'éprouve de la peine pour cette femme du hameau et je la quitte sans rien lui apporter, alors qu'elle m'a donné les ingrédients, les épices de mes petites chroniques. Alors ma plume, qui gratte le journal de bord, lui rend hommage. Ce n'est pas moi qui fais le voyage : cette femme et toutes les autres en ont la charge. Nous croyons maîtriser le chemin, mais nous en restons les otages.
La montagne du Goulet s'aborde avec courage. Nous n'avançons pas ; la montagne nous taquine. Mille quatre cents mètres d'altitude, ce n'est rien pour un âne, ce n'est rien sur une carte, mais pour des jambes d'enfant, c'est une solide épreuve d'humilité. Au cœur de la forêt domaniale, le ciel couvert écrase les jeunes conifères. Parfois, le soleil perce les nuages, colorant les arbres verts et argentés. Le sol est recouvert de quartz lumineux ; on croirait qu'il y a des sources. Le vent dans les arbres rappelle la harpe celtique, et la moindre herbe se met à carillonner : une forêt magique, comme celle de Brocéliande.
Au sommet, au cœur du silence et de la brume, le repos devient une ascèse. Les conifères et les sous-bois d'automne, semblables à ceux de l'Écosse, doivent abriter des fées. Aucun humain et aucune trace civilisée, si ce n'est la route maigre et les vieilles bornes kilométriques. Autour de nous : bruyère, chardons et mûres sauvages. Doucement, en direction du Bleymard, le village qui sert de trait d'union entre la montagne du Goulet et le Mont Lozère, nous reprenons notre chemin. Lente, très lente, notre descente qui suit en partie le Lot est une joie, un repos.
Extrait de « Belles Étoiles » Avec Stevenson dans les Cévennes, collection Gulliver, dirigée par Michel Le Bris, Flammarion.











