Höstdimma vid Pont-de-Montvert i Lozère Herbstnebel am Pont-de-Montvert in der Lozère Niebla otoñal en Pont-de-Montvert en Lozère Nebbia autunnale a Pont-de-Montvert nella Lozère Φθινοπωρινή ομίχλη στο Pont-de-Montvert στο Λοζέρ Efterårståge ved Pont-de-Montvert i Lozère

Brouillard d'automne au Pont-de-Montvert

Syksyinen sumu Pont-de-Montvertissä Lozèressa Høsttåke ved Pont-de-Montvert i Lozère Autumn fog at Pont-de-Montvert in Lozère 洛泽尔省Pont-de-Montvert的秋雾 Осенний туман в Pont-de-Montvert в Лозере Herfstmist bij Pont-de-Montvert in Lozère

Brouillard d'automne au Pont-de-Montvert Le Pont-de-Montvert

Juste avant d'atteindre Le Pont-de-Montvert, les parois rocheuses qui surplombent la route longeant le Tarn scintillent de mille feux. D'immenses cascades de glace s'y sont figées, sculptées par les eaux de ruissellement et le froid polaire de ces derniers jours. Comme un rituel immuable, je m'y accorde une brève halte.

C'est mon frère, Tarn, qui m'a fait découvrir Le Pont-de-Montvert il y a plus de quarante ans déjà. Comment avait-il déniché ce coin reculé de Lozère ? Le souvenir m'en échappe. Inlassable, il parcourait les routes et adorait conduire. Nous avons pêché ensemble dans la région durant de longues années, puis Tarn s'est marié. Il est parti s'établir dans le Sud-Ouest, au pied des Pyrénées auxquelles il s'était si puissamment attaché et où la mort a fini par le surprendre. Il devait avoir cinq ou six ans lorsqu'il a intégré notre famille, laissant derrière lui son Vietnam natal et ses souvenirs les plus douloureux. Tarn a grandi à nos côtés, tant bien que mal. Il m'observait souvent préparer mes sorties, et ses yeux s'illuminaient d'un éclat singulier lorsque je déballais mon petit matériel : pinces, hameçons, bobines de fil, plumes et flotteurs.

Le Tarn

Un jour, il insista vivement pour m'accompagner au bord de l'eau. Minutieux, ingénieux et d'une patience à toute épreuve, il devint rapidement un pêcheur hors pair. Toutefois, animé par un esprit de compétition inépuisable, notre complicité n'atteignit jamais la plénitude que j'avais espérée. Néanmoins, son amour de la pêche et de la nature demeurait d'une rare profondeur, et je me remémore avec une vive émotion nos longs échanges sur les rives du Tarn.

Depuis ce fameux week-end de la Pentecôte 1973 où j'ai foulé le sol du Pont-de-Montvert, je me suis souvent interrogé sur l'attachement viscéral, presque irrationnel, qui me lie à ce rude fragment de terre du sud de la Lozère. Aurais-je pu m'y installer définitivement ? Je l'ignore. Plus en altitude, vers Mende, la vallée du Lot, l'Aubrac ou la Margeride, très certainement. Mais la géographie des Cévennes recèle une âme redoutable et sauvage. Dans L'Épervier de Maheux, Jean Carrière dépeint cette rudesse avec une admirable justesse. Et pourtant, j'aime profondément cette région : les Cévennes, ce sont avant tout les Cévenols, pour peu que l'on sache les écouter. Si le paysage exerce un pouvoir indéniable sur l'âme humaine, sa logique n'est pas toujours évidente. À titre d'exemple, les Alpes provençales sont grandioses et inondées de lumière, mais leurs villages peuvent parfois sembler inhospitaliers. À l'inverse, les Cévennes offrent des reliefs âpres et austères, mais leurs habitants témoignent d'une bonté et d'une chaleur humaine incomparables.

Cévennes

Je garde en mémoire une chaleureuse veillée à la fin des années quatre-vingt, dans un gîte rural blotti sur les rives du Rieumalet. Des flammes rosées dansaient doucement sur les braises, illuminant nos visages sereins dans une atmosphère de sourires complices. À un instant de la soirée, nos pensées convergèrent vers le souvenir de Paul, que certains d'entre nous connaissaient bien. Je l'avais rencontré un soir de juin, deux ou trois ans auparavant, alors que nous rentrions tous deux d'une partie de pêche. De prime abord, il n'y avait rien de plus austère — mais paradoxalement de plus éminemment sympathique — que ce grand Parisien taciturne, svelte, culminant à un mètre quatre-vingts et doté d'une voix singulièrement caverneuse.

Attablés au Café du Commerce, nous buvions une bière en décortiquant des pistaches. J'avais été d'emblée frappé par la justesse des mots que Paul choisissait pour décrire la révélation qu'avait été pour lui la sauvagerie de ces landes celtiques. Il était fasciné par la violence de leurs torrents contrastant avec la paisible douceur de leurs ruisseaux. C'était il y a cinq ou six ans. Il arrivait tout droit de Paris, où il exerçait une profession libérale dont la nature exacte m'échappe aujourd'hui. Pêcheur à la mouche passionné, il désirait ardemment se frotter au Tarn et au Lot, qu'il considérait, à juste titre, comme faisant partie des plus somptueuses rivières à truites d'Europe. J'ai compris plus tard qu'il cherchait également, dans le silence de ces paysages, à apaiser le souvenir douloureux d'une femme.

Pont-de-Montvert

Il débarqua ainsi un beau matin d'avril et, à la stupéfaction générale, posa définitivement ses valises sans jamais jeter un regard en arrière vers la capitale. Il vécut là tout ce qu'un esprit romanesque pourrait fantasmer, passant même quelques nuits à la belle étoile sous le ciel cévenol. Il prit ensuite ses quartiers dans un gîte d'étape, survivant grâce à de modestes économies, quelques vêtements rangés dans une vieille valise usée et sa Peugeot déglinguée. Au fond, il avait enfin trouvé son refuge.

Pour subsister, il enchaîna vaillamment les petits boulots : il restaura de vieux murs de clôture en pierre sèche, garda des troupeaux sur les crêtes, répara des moteurs capricieux et dispensa même de précieuses leçons de pêche à la mouche. Finalement, il réussit un modeste concours d'ouvrier à la voirie départementale et loua une petite maison au cœur même du village. Ce changement de vie radical suffit amplement à forger sa légende dans la vallée. Toutefois, ce sont véritablement ses talents exceptionnels et son instinct de pêcheur qui ont assis sa renommée, et je sais de quoi je parle.

Je conserve au moins deux souvenirs impérissables de nos expéditions épiques sur le Tarn. Le premier remonte à un soir de mai : je l'avais suivi dans ce défilé vertigineux, en aval de La Malène, où le fleuve vient par endroits se fracasser avec fureur contre des blocs de granit hauts de trois mètres. Un orage d'encre menaçait sur le mont Finiels et le ciel s'était brusquement assombri. Vers dix-huit heures, sur la petite route sinueuse dominant les gorges, les voitures devaient déjà rouler phares allumés. Le spectacle était fascinant. Il fallait voir ce garçon s'avancer hardiment dans le courant surpuissant du torrent, de l'écume bouillonnante jusqu'au ventre. Il titubait, trébuchait, mais sans jamais dévier son regard du tourbillon précis où la truite gobait les insectes en surface. Puis, une fois le poisson solidement ferré, il reculait avec une lenteur calculée vers la rive protectrice pour l'épuiser. Cette manœuvre est d'une extrême délicatesse ; d'ailleurs, Norman Maclean dans son célèbre ouvrage, tout comme Robert Redford dans sa magnifique adaptation cinématographique, l'ont retranscrite avec une bouleversante justesse.

Lozère

Une autre fois, vers la fin de l'été me semble-t-il, nous avions décidé de tenter le fameux « coup du soir » du côté de Bédouès. Les doigts encore empourprés par la cueillette des myrtilles, nous avions méticuleusement préparé nos soies et sélectionné nos mouches. J'hésitais un peu : le niveau de l'eau était d'une faiblesse alarmante et sa clarté absolue ne pardonnait aucune maladresse. Pour pêcher à la mouche, Paul n'utilisait que des soies naturelles couleur de miel, qu'il s'appropriait, je crois, chez Dubos, sur l'île Saint-Louis. Une fois l'an, en clôture de saison, il les nettoyait avec une infinie précaution à l'eau tiède et très légèrement savonneuse. Il les laissait ensuite sécher patiemment sur le dossier d'une chaise, avant de les graisser avec la rigueur recommandée par les meilleurs manuels spécialisés.

Saisi par de subites envies d'ailleurs, il sollicita une année de congé sans solde auprès de son administration et s'envola pour l'Angleterre. Sur place, j'ignore quels emplois saisonniers lui permirent de gagner confortablement sa vie, mais c'est sur cette terre brumeuse qu'il fit la rencontre de Nathalie, qu'il finit par épouser. De retour dans les Cévennes, ils firent l'acquisition d'une charmante bâtisse adossée au temple et bordée de rosiers grimpants. À l'intérieur, ils parvinrent à recréer une atmosphère britannique prodigieusement chaleureuse, faite de tapisseries aux teintes délicatement fanées, d'étagères ployant sous le poids des livres et des disques, de vieux meubles dépareillés pleins de charme, de gravures anciennes, de fascinantes cartes géographiques, d'aquarelles et de croquis animaliers.

Un jour, Paul m'offrit un précieux exemplaire d'un petit recueil – ses propres carnets de pêche – qu'il avait fait éditer à compte d'auteur. C'étaient cinquante pages empreintes d'une poésie sincère, parsemées de « voiles de neige », de « givre matinal », de « doux soleil » et de « brouillards sombres ». J'avais parcouru ces lignes à ma façon, et j'aurais sans doute dû m'abstenir du commentaire un tantinet trop sentimental que je lui en fis, lequel me valut pendant un temps la méfiance amusée de mes amis. Aujourd'hui, lorsque les détours de mes pérégrinations me ramènent dans cette contrée, et même si le temps me manque cruellement pour rendre visite à mes amis, je m'arrête toujours un court instant au bord d'une prairie ou d'un ruisseau. Juste pour écouter le souffle du vent dans la cime des sapins, et contempler la lumière qui, majestueusement, étend ses bras sur la lande silencieuse. Par Patrick Heurley. En temps et lieux : Brouillard d'automne.