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Tourisme au Pont-de-Montvert à l'époque

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À la fin du XIXe siècle, l'attrait touristique du Pont-de-Montvert était avant tout lié à son statut de porte d'entrée du mont Lozère et à la beauté sauvage de son paysage cévenol. L'arrivée de Robert Louis Stevenson en 1878, avec son ânesse Modestine, a marqué le village, bien que l'impact du récit de son voyage ne se ferait sentir que plus tard. Les visiteurs de cette période étaient principalement des voyageurs cherchant l'authenticité et le repos, loin de l'agitation des grandes villes. Beaucoup étaient déjà des randonneurs, sensibles à la nature et intéressés par l'histoire tragique des guerres de religion. Le village offrait alors l'essentiel : une auberge simple pour se loger et se restaurer, ainsi qu'un contact direct avec la culture protestante locale et les récits camisards. Le fameux pont médiéval et la rivière Tarn constituaient déjà les principaux points d'intérêt visuel pour ces premiers touristes.

Le Pont-de-Montvert à l'époque

Le Pont-de-Montvert à l'époque 1Le Pont-de-Montvert (882 m. d'altitude ; desservi par des cars pour Florac, Génolhac et Mende ; Hôtel de la Truite Enchantée, 12 chambres, tél. 3), peuplé de 607 habitants et s'étendant sur les deux rives du Tarn au débouché des vallons du Martinet (rive gauche) et de Rieumalet (rive droite), avec un vaste périmètre de reboisement de 1.284 ha, fut l'un des foyers les plus ardents du protestantisme dans les Cévennes. C'est précisément en ce lieu que prit naissance le célèbre soulèvement des Camisards, le 24 juillet 1702, déclenché par le meurtre de l'archiprêtre du Chayla.

Le bourg est majestueusement dominé au nord par le mont Lozère. À 5 km au sud-ouest se trouve Grizac, un hameau abritant un ancien château aujourd'hui transformé en ferme, où vit le jour le pape Urbain V (1309-1370). L'itinéraire du Pont-de-Montvert au Bleymard, distant de 23 km vers le nord, passe par Finiels (à 6,5 km), où l'on rejoint la route du Mont Lozère, ainsi qu'au col de Montmirat via le hameau de Runes.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 2Sur le trajet du Pont-de-Montvert à Florac, la vallée du Tarn demeure profondément creusée dans des roches anciennes. On y croise Le Viala, hameau où s'embranche sur la droite la route menant au col de Montmirat. La fort belle route N. 598 redescend la vallée du Tarn en surplombant à grande hauteur les falaises à pic de la rive droite. En chemin, on passe devant le château de Miral, fièrement perché sur un promontoire à gauche. À Cocurès, une vue splendide s'offre sur les falaises calcaires du causse Méjean. À mesure que la vallée s'élargit, la route descend pour franchir le Tarn, laissant sur la gauche Bédouès et son église du XIVe siècle, fondée par le pape Urbain V. Sur la droite se dresse le château d'Arigès. Au confluent du Tarn et du Tarnon (535 m d'altitude), l'itinéraire rejoint la route N. 107, que l'on suit sur la gauche en remontant la vallée du Tarnon, franchissant cette rivière juste avant d'atteindre Florac (à 48,5 km).

À la sortie de Génolhac, la route N. 106 enjambe l'Homol et délaisse sur sa droite la route menant à Florac. Au-delà du hameau de Belle-Poêle, la voie entame une descente sinueuse vers la rive gauche du Luech, que l'on traverse en entrant dans Chamborigaud (300 m d'altitude, desservi par le chemin de fer), une ancienne cité minière exploitant la houille. À un kilomètre à l'est, on peut admirer le superbe viaduc courbe de la ligne ferroviaire de Nîmes, culminant à 60 mètres au-dessus du Luech. Laissant sur la gauche la route de Bessèges qui s'enfonce dans les gorges sauvages du Luech, la route N. 106 s'élève ensuite en lacets sur la crête séparant le bassin de la Cèze de celui du Gardon. On y trouve La Tavernole, reliée à Sainte-Cécile-d'Andorge par une route pittoresque et sinueuse longue de 10 km.

Le trajet se poursuit vers Portes (578 m.), dominé par son beau château des XIVe et XVIIe siècles, solidement campé au point culminant de la route qui, dès lors, redescend en formant de grands lacets. À un carrefour, la route menant à La Grand-Combe (6 km) s'embranche sur la droite via le col de Malpertus (390 m.). Après avoir traversé Le Pradel (391 m.), la route toujours accidentée se glisse entre les collines, descendant à travers les garrigues tout en surplombant la vallée du Gardon sur sa droite, pour enfin déboucher dans la plaine d'Alès. Sur la droite, on aperçoit les forges et les hauts fourneaux de Tamaris.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 3Juste avant d'atteindre Le Pont-de-Montvert, les parois rocheuses qui surplombent la route longeant le Tarn scintillent de mille feux. D'immenses cascades de glace s'y sont figées, sculptées par les eaux de ruissellement et le froid polaire de ces derniers jours. Comme un rituel immuable, je m'y accorde une brève halte.

C'est mon frère, Tarn, qui m'a fait découvrir Le Pont-de-Montvert il y a plus de quarante ans déjà. Comment avait-il déniché ce coin reculé de Lozère ? Le souvenir m'en échappe. Inlassable, il parcourait les routes et adorait conduire. Nous avons pêché ensemble dans la région durant de longues années, puis Tarn s'est marié. Il est parti s'établir dans le Sud-Ouest, au pied des Pyrénées auxquelles il s'était si puissamment attaché et où la mort a fini par le surprendre. Il devait avoir cinq ou six ans lorsqu'il a intégré notre famille, laissant derrière lui son Vietnam natal et ses souvenirs les plus douloureux.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 4Tarn grandit à nos côtés, tant bien que mal. Il m'observait souvent préparer mes sorties, et ses yeux s'illuminaient d'un éclat singulier lorsque je déballais mon petit matériel : pinces, hameçons, bobines de fil, plumes et flotteurs. Un jour, il insista vivement pour m'accompagner au bord de l'eau. Minutieux, ingénieux et d'une patience à toute épreuve, il devint rapidement un pêcheur hors pair. Toutefois, animé par un esprit de compétition inépuisable, notre complicité n'atteignit jamais la plénitude que j'avais espérée. Néanmoins, son amour de la pêche et de la nature demeurait d'une rare profondeur, et je me remémore avec une vive émotion nos longs échanges sur les rives du Tarn.

Depuis ce fameux week-end de la Pentecôte 1973 où j'ai foulé le sol du Pont-de-Montvert, je me suis souvent interrogé sur l'attachement viscéral, presque irrationnel, qui me lie à ce rude fragment de terre du sud de la Lozère. Aurais-je pu m'y installer définitivement ? Je l'ignore. Plus en altitude, vers Mende, la vallée du Lot, l'Aubrac ou la Margeride, très certainement. Mais la géographie des Cévennes recèle une âme redoutable et sauvage. Dans L'Épervier de Maheux, Jean Carrière dépeint cette rudesse avec une admirable justesse. Et pourtant, j'aime profondément cette région : les Cévennes, ce sont avant tout les Cévenols, pour peu que l'on sache les écouter. Le pouvoir d'un paysage, son influence sur l'âme d'une population ne suit pas toujours des pentes logiques : la splendeur aérienne des Alpes provençales, par exemple, est en contradiction avec la dureté de leurs villages, alors que la rudesse et la laideur de certains paysages des Cévennes n'ont en rien altéré la bonté de leurs populations.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 5Je garde en mémoire une chaleureuse veillée à la fin des années quatre-vingt, dans un gîte rural blotti sur les rives du Rieumalet. Des flammes rosées dansaient doucement sur les braises, illuminant nos visages sereins dans une atmosphère de sourires complices. À un instant de la soirée, nos pensées convergèrent vers le souvenir de Paul, que certains d'entre nous connaissaient bien. Je l'avais rencontré un soir de juin, deux ou trois ans auparavant, alors que nous rentrions tous deux d'une partie de pêche. De prime abord, il n'y avait rien de plus austère — mais paradoxalement de plus éminemment sympathique — que ce grand Parisien taciturne, svelte, culminant à un mètre quatre-vingts et doté d'une voix singulièrement caverneuse.

Attablés au Café du Commerce, nous buvions une bière en décortiquant des pistaches. J'avais été d'emblée frappé par la justesse des mots que Paul choisissait pour décrire la révélation qu'avait été pour lui la sauvagerie de ces landes celtiques. Il était fasciné par la violence de leurs torrents contrastant avec la paisible douceur de leurs ruisseaux. C'était il y a cinq ou six ans. Il arrivait tout droit de Paris, où il exerçait une profession libérale dont la nature exacte m'échappe aujourd'hui. Pêcheur à la mouche passionné, il désirait ardemment se frotter au Tarn et au Lot, qu'il considérait, à juste titre, comme faisant partie des plus somptueuses rivières à truites d'Europe.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 6Je sus plus tard qu'il cherchait également, dans le silence de ces paysages, à apaiser le souvenir douloureux d'une femme. Il débarqua ainsi un beau matin d'avril et, à la stupéfaction générale, posa définitivement ses valises sans jamais jeter un regard en arrière vers la capitale. Il vécut là tout ce qu'un esprit romanesque pourrait fantasmer, passant même quelques nuits à la belle étoile sous le ciel cévenol. Il prit ensuite ses quartiers dans un gîte d'étape, survivant grâce à de modestes économies, quelques vêtements rangés dans une vieille valise usée et sa Peugeot déglinguée.

Mais il avait enfin trouvé son refuge. Pour subsister, il enchaîna vaillamment les petits boulots : il restaura de vieux murs de clôture en pierre sèche, garda des bêtes sur les crêtes, entretint des voitures et dispensa même de précieuses leçons de pêche à la mouche. Finalement, il réussit un modeste concours d'ouvrier à la voirie départementale et loua une petite maison au cœur même du village. Ce changement de vie radical suffit amplement à forger sa légende dans la région. Toutefois, ce sont véritablement ses talents exceptionnels de pêcheur qui l'ont fait connaître. Et je sais de quoi je parle.
En temps et lieux : Brouillard d'automne par Patrick Heurley.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 7— Je voudrais avoir un guide qui puisse me conduire au Pont-de-Montvert, et partir à l'instant, dit Toinon.
— Aller au Pont-de-Montvert, madame ! Mais vous ne savez donc pas que les hérétiques de l'ouest...
— Je sais tout ce qu'on dit, mais peu importe ; je veux partir à l'heure même pour le Pont-de-Montvert et trouver un guide. En connaissez-vous un ?

Thomas Rayne tourna son bonnet dans tous les sens, se gratta l'oreille et finit par dire :
— On a tellement peur des fanatiques, madame, depuis qu'ils se sont rassemblés en armes, que, ni pour or, ni pour argent, vous ne trouverez personne qui veuille mettre le pied hors de la ville.
— Mais le postillon qui m'a amenée... ne peut-il pas me conduire au Pont-de-Montvert ?
— Le postillon ! Sortir d'ici ! Et voilà la nuit qui vient ! Ah ! madame, on voit bien que vous êtes étrangère. On couvrirait leurs selles de pièces d'or qu'ils ne bougeraient pas, les postillons ! Et les hérétiques ! Vous ne savez donc pas que la vue d'une voiture les attire comme le miel attire les mouches !
— Quelle lâcheté ! s'écria Toinon en frappant du pied avec colère ; ne pas trouver un homme de cœur et de résolution !
— Si madame voulait attendre à après-demain, il doit arriver de Nîmes un convoi de muletiers qui s'en vont dans le Rouergue ; ils doivent passer tout près du Pont-de-Montvert. S'ils osent toutefois, malgré les bruits, s'aventurer dans l'ouest, alors vous pourrez les suivre.
— Mais une heure, une minute de retard, sont pour moi d'une conséquence fatale ! Je donnerai, vous dis-je, vingt, trente louis, s'il le faut... mais trouvez-moi un guide, pour l'amour du ciel, un guide !

Le Pont-de-Montvert à l'époque 8Après avoir réfléchi quelque temps, l'hôtelier se frappa le front et s'écria :
— Peut-être que la pauvre jeune femme noire, qui se dit aussi bien pressée d'arriver dans l'ouest, consentira à vous accompagner, madame.
— Quelle est cette femme ?
— Une pauvre fille vêtue de deuil, qui voyage à pied. Elle est arrivée il y a tantôt une heure ; elle se repose maintenant, mais elle veut se remettre en route au coucher du soleil, malgré tout ce qu'on a pu lui dire. Par saint Thomas, mon patron ! elle a l'air de ne craindre ni Dieu, ni diable, ni fanatique, ni prophète... Quelle fille ! Jésus-Dieu ! un corselet d'acier lui irait mieux qu'une gorgerette !
— Et où va-t-elle ?
— À Saint-Andéol-de-Clerguemot ; c'est à deux lieues du Pont-de-Montvert. Vous voyez, madame, che si elle veut vous conduire où vous avez affaire, cela ne la dérangera pas beaucoup.
— Et où est cette jeune fille ? Puis-je la voir ? Envoyez-la moi, dit vivement Toinon ; je la paierai ce qu'elle voudra, si elle consent à me servir de guide.

Thomas Rayne secoua la tête.

— Cette pauvre jeune fille semble plus fière que la femme d'un comte, madame. Voyant qu'elle voyageait à pied et la croyant indigente, lorsqu'elle a voulu me payer le morceau de pain, le verre d'eau et les aubergines grillées qu'elle a mangées bien modestement, je lui ai dit : Gardez votre argent, ma bonne fille, Thomas Rayne n'a pas pris pour rien l'enseigne de la Croix pastorale. Faites une prière pour moi, et je serai bien payé de mon aumône.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 9» Mais, Dieu du ciel ! à ce mot de prière et d'aumône, la jeune fille m'a jeté, avec sa pièce d'argent, un regard si courroucé, qu'à l'avenir je demanderai plutôt double écot à mes hôtes que de leur faire seulement la générosité d'un verre d'eau ! Elle est fière, tant mieux ; elle me comprendra peut-être. Elle est dans la petite chambre près du pressoir, dit Thomas Rayne. Le chemin est obscur ; si madame veut me suivre, je vais la guider.

Toinon suivit l'hôtelier. Après avoir traversé une cour, elle arriva dans un assez long corridor. Ne se souciant pas sans doute de se trouver avec la jeune fille qu'il avait involontairement offensée, Thomas s'arrêta et dit à voix basse à la Psyché, en lui montrant une porte entrouverte :
— Voici sa chambre, madame.

Et il disparut. Toinon, trop préoccupée de sa résolution pour se sentir intimidée, poussa doucement la porte et entra.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 10Sans doute accablée par les fatigues de la route, la jeune fille dormait. Elle était si belle, malgré la pauvreté de ses vêtements, sa beauté avait un caractère si énergique et si grand, que Toinon resta un moment stupéfaite d'admiration. Cette chambre, petite, obscure, était éclairée par un œil-de-bœuf, placé assez haut, qui filtrait un jour vif et rare sur le grabat où la jeune fille reposait, vêtue d'une longue robe de bure noire ; un mantelet à capuchon de même étoffe, nommé gaulle dans le bas Languedoc, était posé près d'elle sur une chaise, avec son bâton ferré, un bissac de cuir et ses sandales poudreuses.

Le noble profil de la jeune fille se détachait en lumière des ombres de l'alcôve : on eût dit le modèle d'une des ardentes et brunes figures de Murillo ou de Zurbarán. Elle avait le front large, le nez droit et un peu long, les lèvres relevées et charnues, le menton saillant, l'arcade de l'orbite presque aussi droite que le sourcil d'ébène qui le dessinait. Ses cheveux, d'un noir bleu à reflets lustrés, un peu défrisés par l'humidité de l'eau dans laquelle la jeune fille avait sans doute baigné son visage, tombaient en boucles naturelles autour d'un cou d'une pureté antique. Le frais duvet de la jeunesse veloutait son teint doré par le soleil du midi. Quoique elle fût pâle, le brun animé de sa peau annonçait la force et la santé.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 11Elle était de haute stature, et ses larges épaules, ainsi que ses robustes hanches, faisaient encore valoir sa taille fine et svelte. Les manches de sa robe, relevées pendant son sommeil, laissaient voir ses bras nus, ronds et nerveux : l'un pendait presque jusqu'à terre, l'autre soutenait sa tête. Ses mains et ses beaux pieds, quoique un peu hâlés, témoignaient par l'élégance de leurs formes qu'elle ne se livrait habituellement ni à de longues fatigues, ni à de durs travaux.

Toinon examinait en silence, avec une curiosité mêlée de crainte, cette beauté sauvage ; tout à coup la jeune fille fit un mouvement, et sa figure, au lieu de rester de profil, se trouva de face. Sous ce nouvel aspect, l'expression de sa physionomie parut à la Psyché sombre, violente, presque menaçante. La jeune fille rêvait, un sourire amer et douloureux agitait ses lèvres. Elle plissait ses noirs sourcils, deux ou trois fois elle secoua la tête sur son oreiller ; puis, toujours songeant, elle dit à voix basse et entrecoupée ces mots sans suite :
— Jean... non je ne suis pas coupable... Cavalier, je le jure... mon père... mort... le marquis de Florac... infâme... oh ! infâme... infâme !

Elle prononça ces dernières paroles avec une énergie si croissante, avec tant d'exaltation, que lorsqu'elle dit le mot infâme pour la troisième fois, elle s'éveilla en sursaut. Jamais Toinon n'avait vu cette jeune fille, mais en entendant ces mots le marquis de Florac infâme, la Psyché fut convaincue par une révélation occulte, véritable prodige de l'amour, qu'entre cette femme et Tancrède, il y avait quelque secret fatal.

Toinon avait écouté le récit de Larose avec une attention, avec une anxiété dévorante ; les moindres circonstances de cette narration s'étaient gravées dans son esprit, et le nom de Cavalier, l'un des chefs rebelles, lui était surtout resté présent à la mémoire comme le nom d'un des ennemis les plus dangereux de M. de Florac. Or, cette jeune fille avait aussi prononcé ces mots pendant son sommeil : Cavalier, je le jure... Quel lien mystérieux pouvait donc exister entre ces trois personnages, la jeune fille, Cavalier et Tancrède ?

Le Pont-de-Montvert à l'époque 12La Psyché ne pénétrait pas encore ce secret. Mais au coup douloureux qui venait de retentir dans son cœur, à l'ardeur de sa haine, de sa jalousie, de sa curiosité poignante, à son instinct terrifiant, elle sentit à ce moment qu'Isabeau (car c'était elle) devait être la plus mortelle ennemie de Tancrède. En présence de ces craintes, Toinon devait tout tenter pour décider Isabeau à lui servir de guide, espérant l'espionner pendant la route et pouvoir détourner de Tancrède les malheurs qu'elle redoutait pour lui.

Isabeau, voyant à son réveil une étrangère près de son lit, se leva brusquement. Elle parut à Toinon plus grande encore debout que couchée.
— Que voulez-vous ? lui dit durement Isabeau en fronçant ses sourcils d'ébène et en attachant sur la Psyché un regard noir et profond comme la nuit.
— Vous parler, répondit résolument Toinon dont les grands yeux gris clairs et brillants ne se baissèrent pas devant le sombre coup d'œil d'Isabeau.

Ces deux femmes de naturels si différents s'examinèrent en silence : l'une fière, grande et forte, l'autre petite, souple et nerveuse. On eût dit une lionne prête à rugir contre une couleuvre. Après ce premier moment involontairement donné à l'expression d'une haine sourde et mal contenue, Toinon réfléchit qu'il s'agissait de lutter de ruse et non de violence avec cette femme, et que ce n'était pas en la bravant qu'elle la déciderait à lui servir de guide.

Le Pont-de-Montvert à l'époque 13La Psyché appela donc à son aide toutes les ressources, toutes les hypocrisies de son art ; comédienne exercée, elle baissa timidement ses beaux yeux, qui éteignirent bien vite leur étincelle de courroux passager dans une larme d'une angélique tristesse ; sa bouche enfantine modela le sourire le plus touchant, le plus ingénu, ses deux petites mains s'élevèrent suppliantes, elle plia ses genoux à demi et dit d'une voix douce et tremblante d'émotion :
— Pardon, mademoiselle, mais, hélas ! je viens vous demander un grand service.
— Je suis seule, je suis pauvre, je ne puis rendre service à personne, répondit sèchement Isabeau.
— Si vous daigniez y consentir, vous pourriez pourtant tout pour moi, mademoiselle, dit la Psyché en tombant à genoux.
— Je suis protestante, dit Isabeau en se reculant d'un pas, et croyant par cette déclaration couper court à l'entretien.
— Et moi aussi ! dit Toinon à voix basse, en faisant un signe mystérieux.

La Psyché avait risqué ce mensonge, sans trop en prévoir les conséquences, mais elle ne songeait qu'au moment présent, et son esprit exalté par la difficulté de sa position lui suggérait à l'instant une fable assez vraisemblable.
— Vous êtes de la religion réformée ? reprit Isabeau d'une voix moins rude, en attachant sur Toinon un regard pénétrant.
— Hélas oui, ma mère et mes sœurs sont prisonnières au Pont-de-Montvert. J'arrive de Paris pour les rejoindre, mais le postillon qui m'a amenée refuse de marcher, dans la crainte des révoltés, comme ils disent. Personne ne veut me servir de guide. L'hôtelier m'a dit que vous alliez du côté du Pont-de-Montvert. Par pitié, laissez-moi vous accompagner. Si vous avez une mère, des sœurs, un père, mademoiselle, vous comprendrez tout ce que je souffre, tout ce que je désire !

Et la Psyché embrassait en pleurant les genoux d'Isabeau.
— Relevez-vous, relevez-vous, dit celle-ci d'un air attendri ; puis elle ajouta : Je n'ai pas de sœur, je n'ai plus de mère, je n'ai plus de père ; mais vous êtes de notre religion, et je dois faire pour vous tout ce que je ferais pour ma sœur.

Puis, après un moment de silence, elle dit à Toinon :
— On voit à votre accent que vous n'êtes pas de ce pays...
La Revue de Paris 1928