Une semaine de randonnée en Lozère

Une semaine de randonnée en Lozère, panorama du Mont-Lozère

L'Etoile Maison d'hôtes à La Bastide-Puylaurent en LozèreEn surfant sur Internet à la recherche de renseignements sur le GR70 (le célèbre chemin de Stevenson) dont un ami m’avait longuement parlé, j’ai découvert par hasard une page intitulée « Inoubliable randonnée pédestre dans les Cévennes » rédigée par Gustave Testud. Il y était précisé qu'il s'agissait d'une « randonnée en boucle de 6 jours à travers les Cévennes », territoire protégé et classé pour ses paysages culturels agropastoraux, suivie d'une description détaillée et très précise du parcours.

Après en avoir discuté avec mon épouse, séduits par ce parcours alléchant, chargé d'histoire, et surtout « prêt à l’emploi », nous avons décidé d'entreprendre cette randonnée telle qu’elle nous était proposée. Quelle excellente décision ! Nous y avons passé une semaine formidable, d’autant plus que le beau temps nous a accompagnés tout du long : des paysages incroyablement variés oscillant entre rudesse granitique et douceur des vallées, des panoramas époustouflants, une végétation luxuriante et des gîtes dotés d'une véritable âme, tenus par des passionnés de leur région.

Nous sommes d'abord arrivés à L’Étoile, une grande maison d'hôtes aux allures d'ancien hôtel de villégiature des années 1920, idéalement située sur les rives de la rivière Allier, qui marque ici la frontière naturelle entre la Lozère et l'Ardèche. Son hall d'entrée accueillant donne sur une vaste cage d'escalier peinte en blanc, tandis qu'une véranda verdoyante permet de s'installer pour profiter des derniers rayons du soleil avant le repas. Philippe, le maître des lieux, des chambres avec sanitaires privés, donnant sur le grand parc arboré.

L'Abbaye Notre-Dame-des-Neiges en ArdècheMise en jambes autour de l'Abbaye de Notre-Dame-des-Neiges

Dès le lendemain, nous avons effectué une randonnée de « mise en jambes » d’une dizaine de kilomètres autour du village, à partir de l’une des nombreuses balades tracées sur carte IGN et gracieusement proposées par Philippe. Le soleil radieux nous promettait une excellente journée, et ce fut effectivement le cas dans cette nature foisonnante où se mêlent genêts à balais et bruyères callunes.

La nature environnant l'Abbaye Notre-Dame-des-Neiges en ArdècheNous sommes d’abord montés à l’abbaye cistercienne de Notre-Dame-des-Neiges, fondée en 1859. Nous avons été un peu surpris de découvrir au bord du chemin une petite chapelle rappelant qu’en ces lieux, au début du XXe siècle, le père Charles de Foucauld (frère Marie-Albéric) avait fait son noviciat et célébré sa première messe en 1890, avant de partir pour le Sahara. Puis, par un sentier sinueux, nous avons rejoint la croix du Pal, une ancienne croix en pierre de taille marquant un carrefour historique. On raconte avec conviction qu'à cet endroit stratégique seraient passées les armées romaines lors de la dernière campagne de Jules César, en route vers la Gaule. Sur notre droite, à une centaine de mètres dans la lande, nous avons également aperçu une étonnante tour de guet surmontée d'une statue de Saint-Laurent, veillant silencieusement sur la vallée.

De là, nous avons suivi le GR7 quelque temps jusqu’au Coulet de Pecoyol, avant de bifurquer en direction de Rogleton et du petit village de Laveyrune, blotti près de la source de l'Allier. Un peu plus loin, un chemin caillouteux nous a conduits au sommet d’Espervelouze où nous avons pique-niqué. Une vue panoramique exceptionnelle sur toute la vallée de l'Allier s'offrait à nous, avec au loin les toits d'ardoise du village de La Bastide-Puylaurent. L’après-midi, le chemin longeant le tracé d’une ligne à haute tension, nous avons préféré faire demi-tour pour retrouver le sentier de liaison reliant le GR7 et le GR72, bien plus sauvage.

Nous avons tranquillement rallié Rogleton pour y emprunter le GR72. Ce dernier nous a ramenés à notre point de départ en nous offrant le plaisir olfactif et visuel d'admirer les innombrables fleurs sauvages (digitales pourpres, épilobes et campanules) qui parsemaient son parcours sous le couvert des hêtres.

Le sentier de randonnée GR72 dans les sous-boisSur le mythique chemin de Stevenson

Rassurés quant à notre forme physique et à la fiabilité de nos équipements, nous avons laissé notre voiture sur le grand parking ombragé de L'Étoile et sommes partis le lundi matin pour une semaine d’itinérance, en suivant scrupuleusement les indications de Gaston Testud.

Hormis un court passage matinal sur une petite route goudronnée en réfection, le GR70 (le fameux chemin de Stevenson, tracé par l'écrivain écossais Robert Louis Stevenson et son ânesse Modestine en 1878) nous a offert un parcours varié et magnifique, alternant forêts de résineux et pâturages ouverts. Les deux jolis villages de Chasseradès et de Mirandol sont très pittoresques, avec cette étonnante ligne de chemin de fer (le célèbre « Cévenol ») et son viaduc majestueux en pierre qui joue à cache-cache dans le paysage accidenté. Côté faune, nous avons eu la chance d'observer le vol plané de plusieurs milans royaux et buses variables au-dessus de nos têtes.

Le soir, au gîte des Alpiers tenu par une très aimable dame d’origine hollandaise qui a su préserver l'authenticité de cette ancienne bâtisse, nous avons eu la surprise de retrouver uniquement des marcheurs avec qui nous avions sympathisé la veille à L’Étoile. Autant dire qu’au moment du dîner, la bonne humeur régnait autour de la grande table commune, sublimée par l'excellent repas du terroir qui nous a été servi en toute convivialité.

Vue sur les paysages grandioses de la LozèreL'ascension du mont Lozère et l'histoire des Camisards

Le mardi, nous avons poursuivi notre périple sur le chemin de Stevenson en passant par la station du Bleymard. De beaux dénivelés progressifs étaient au programme pour atteindre les crêtes dénudées du massif granitique, mais la météo était si clémente et les paysages si changeants qu’aucun effort ne nous a paru insurmontable.

Panorama depuis les crêtes du Mont-LozèreDu chalet du mont Lozère jusqu’au sommet de Finiels, point culminant des Cévennes à 1 699 mètres d'altitude, la vue panoramique est permanente et dégagée. Les pelouses subalpines, constellées de chaos granitiques aux formes mystérieuses, remplacent peu à peu les forêts. C'est incroyable tout ce que l’on peut ressentir en cheminant sur ces crêtes, suspendus entre ciel et terre, respirant l'air pur et froid des sommets.

La descente, sur un sentier très pentu, caillouteux et raviné par les pluies cévenoles, s'est avérée un peu plus périlleuse et a mis nos genoux à rude épreuve. Elle nous a finalement menés dans un univers plus verdoyant, au bord du ruisseau du Rieussalet. Nous l'avons longé tantôt sur sa rive droite, tantôt sur sa gauche, enchaînant quelques passages à gué acrobatiques sur des pierres glissantes avant de rallier enfin la vallée et Le Pont-de-Montvert.

Fait assez étonnant, le sentier GR passe littéralement à l’intérieur du gîte communal. D'ailleurs, il s’agit davantage d’un refuge de montagne sommaire : nous y aurons le gîte pour la nuit, mais pas le couvert. Bien qu'un peu sombre et spartiate, le lieu reste cependant bien aménagé pour le repos du marcheur. Le Pont-de-Montvert est un charmant village aux maisons de granit, souriant au bord du fleuve Tarn, mais au passé tumultueux. C'est ici, en effet, qu'éclata la sanglante guerre des Camisards en juillet 1702, suite à l'assassinat de l'abbé du Chayla, un inquisiteur impitoyable. Aujourd'hui, l'atmosphère y est paisible : restaurants, épicerie, boulangerie, librairie, souvenirs... Tous les services y sont rassemblés autour du pont emblématique, et nous n’avons pas manqué d’en profiter pour refaire nos réserves.

Végétation et landes sauvages du Mont-LozèreLe mercredi matin, nous avons fait nos adieux aux randonneurs puristes qui continuaient de suivre les traces de Stevenson vers le sud. Nous abandonnions en effet le GR70 pour bifurquer sur le GR72, lequel devait nous ramener doucement vers notre point de départ au fil des prochains jours. Du Pont-de-Montvert jusqu’au petit village de Merlet, restauré avec soin et typique de l'architecture locale, le sentier est des plus agréables ; le balisage rouge et blanc y étant toutefois parfois anecdotique, l'utilisation de la carte IGN détaillée s'est révélée particulièrement utile pour ne pas perdre le fil.

Nous avons ensuite traversé une zone très bien balisée mais littéralement noyée sous des forêts de genêts purgatifs plus hauts que nous, embaumant l'air de leur parfum sucré, avant d'atteindre un ancien barrage en pierre massif construit sur le jeune cours du Tarn. À partir de là, et jusqu’au vieux pont du Tarn, s'étend un parcours de rêve, presque féérique, que nous avons savouré à sa juste valeur.

Nous avons par la suite gagné le petit hameau de Bellecoste, puis rallié notre destination par un bon chemin d'exploitation : le Mas de la Barque. Tout comme l’a fait Gaston Testud dans son récit originel, nous y avons observé une pause d’une journée entière pour reposer nos organismes. Autrefois haut lieu de la transhumance ovine, ce hameau est aujourd'hui une station de pleine nature. Sur place, le gîte du Commandeur fait également office de café-restaurant ; l’accueil y fut, là encore, très chaleureux, l'assiette généreuse, et d'excellente qualité.

Le col du Bleymard et ses forêtsBoucle panoramique autour du pic Cassini

En guise de journée de repos, le jeudi, nous avons tout de même bouclé une randonnée en boucle de plus de vingt kilomètres ! Heureusement, nos lourds sacs à dos étaient restés au gîte, et nous marchions d'un pas léger, n'ayant plus ce fardeau sur nos épaules...

Nous sommes d’abord montés, à travers les landes, au sommet du pic Cassini, culminant à 1 680 mètres d'altitude, et qui tire son nom de la célèbre dynastie de cartographes français ayant mesuré la France. Il faisait un temps superbe, le soleil tapait un peu plus chaud que les jours précédents. À l'arrivée, une magnifique vue à 360 degrés s'offrait à nous — un véritable incontournable permettant, par temps clair, de distinguer jusqu'au mont Ventoux et la chaîne des Alpes. À partir de ce belvédère naturel, nous avons improvisé notre itinéraire à l’aide de la carte topographique et de la boussole, mais aussi à vue, tant le panorama portait loin sur les plateaux !

Végétation et landes sauvages du Mont-LozèrePar un petit sentier discret descendant le long du « ravin de l’Évadé » — qui s'apparente en fait à un vallon très agréable et préservé —, nous avons contourné l'imposant pic Cassini. Nous avons ensuite mis le cap plein sud à travers les vastes pâturages d'altitude et les amas rocheux pour rejoindre le village de Bellecoste, où nous étions passés la veille. Prenant la direction du Mas Camargue via un bon chemin pastoral, nous sommes allés à la rencontre du GR7, que nous avons suivi jusqu’au vieux pont du Tarn. C'est là, bercés par le murmure de l'eau, que nous avons pique-niqué à l'ombre des pins sylvestres bordant la rivière.

Après ce repas réparateur, nous avons poursuivi sur le GR7 jusqu’au hameau de l’Aubaret. La végétation y était radicalement différente de celle, rase, croisée le matin : au milieu des sombres forêts d'épinettes et d'épicéas odorants, on se serait presque cru soudainement transporté dans les grands espaces du Canada.

Là, nous avons bifurqué sur le GR68, le tour du mont Lozère. Il faisait très chaud en ce début d’après-midi estival, et ce tronçon sur route goudronnée (heureusement de très courte durée) ne fut pas des plus agréables, la réverbération du soleil étant forte. Après avoir traversé le village de La Vialasse et dépassé les quelques maisons isolées de Pierre Froide, nous avons rejoint les rives rafraîchissantes du ruisseau Pudissime. Nous l'avons remonté plein nord jusqu’au Mas de la Barque, traversant d'anciennes tourbières où pousse la rare droséra (une petite plante carnivore). Sans sentier véritablement balisé, seul le bruit apaisant de l’eau sur notre gauche nous servait de repère naturel. Nous étions ravis de retrouver enfin la fraîcheur des sous-bois pour terminer cette longue boucle.

La Garde GuérinDécouverte de la Voie Régordane et de la cité médiévale de La Garde-Guérin

Le vendredi matin, nous avons repris la route avec nos sacs complets. D’abord plongés dans une brume épaisse et mystérieuse, puis sous un ciel légèrement nuageux, ce fut une véritable aubaine pour la marche comparé à la forte chaleur de la veille. Le GR a serpenté en forêt, dévoilant des tapis de fougères, jusqu’au col de Rabusat avant de suivre audacieusement la ligne de crête. De très beaux panoramas, s'ouvrant de part et d'autre des vallées, ont agrémenté notre progression. Nous marchions tantôt à travers des champs de bruyère violette sur les pentes exposées au sud, tantôt au milieu d'un océan de genêts jaunes sur celles orientées au nord, profitant d'une biodiversité remarquable.

Après avoir traversé les ruelles de la vieille ville de Villefort, carrefour historique, nous avons longé les rives de son grand lac de retenue et sommes passés au-dessus de l'imposant barrage, balayé ce jour-là par un vent violent. Un peu plus loin sur le plateau, nous avons atteint l’ancienne voie romaine — le célèbre chemin de Régordane (actuel GR700) —, une ancienne voie de commerce et de pèlerinage majeure reliant le Massif central à la Méditerranée, que nous n’avons plus quittée. Çà et là, de superbes échappées visuelles plongeant sur les eaux bleues du lac ont suscité notre émerveillement le plus total.

Randonnée sur le GR®700 Chemin Régordane à travers les bruyèresDans le courant de l’après-midi, nous avons fait une longue halte pour visiter le petit village de La Garde-Guérin, un joyau magnifiquement restauré, qui a su conserver l’esprit, l'architecture et l'atmosphère authentique du Moyen Âge, avec ses ruelles pavées et ses maisons robustes.

La Garde-Guérin est un ancien village fortifié, remarquablement situé aux abords immédiats de la Voie Régordane (GR700). Ce poste de garde stratégique surplombe de manière vertigineuse les gorges du Chassezac, un canyon spectaculaire creusé dans la roche, de près de 400 mètres de profondeur.

Le voyageur l'aperçoit de loin, bâti à près de 900 mètres d'altitude sur un plateau de grès aride et souvent balayé par les vents capricieux. Ce plateau repose sur un socle massif de roches granitiques, dans le dédale desquelles le torrent du Chassezac a creusé d'impressionnantes gorges, véritable paradis aujourd'hui pour les rapaces et les amateurs de canyoning. Bénéficiant d'une situation géographique et militaire exceptionnelle, le village domine tout le paysage alentour. Il suffit, pour s'en convaincre pleinement, de se rendre sur le Pré de la Tour (où trône l'ancien donjon de guet) ou au belvédère aménagé des gorges du Chassezac : d'ici, on peut embrasser toute la région du regard, jusqu'aux monts d'Ardèche, sans le moindre obstacle visuel.

Rappelons que le tracé historique du chemin de Régordane conduisait les pèlerins au tombeau de Saint-Gilles, dans le département du Gard. L'ancien prieuré voisin de Prévenchères dépendait d'ailleurs de l'abbaye de cette même ville du sud. Pour sécuriser cette voie commerciale vitale (vin, sel, marchandises), les nobles de la région fondèrent une chevalerie. Les frais d'entretien du chemin et de l'hôpital local devaient être couverts par les différents revenus et péages perçus par la communauté de ces chevaliers, appelés les « Pariers ». À la fin du XIVe siècle et au XVe siècle, de nouvelles familles bourgeoises firent l'acquisition de ces « paréries » et s'établirent à l'abri des remparts de La Garde-Guérin. Au cours de cette longue période de transition, ces parts de seigneurie changèrent fréquemment de mains, entraînant la disparition progressive des lignées des anciens nobles pariers, à l'exception d'une poignée de membres irréductibles.

Les vertigineuses gorges du ChassezacLa marche du samedi, dernier jour de notre périple, fut certainement la plus courte de notre séjour (15 à 16 kilomètres seulement pour rejoindre La Bastide-Puylaurent) mais elle s'avéra extrêmement agréable. Le soleil était de retour, illuminant ce sentier ancestral qui serpentait au milieu d'une profusion de fleurs des champs et de papillons virevoltants. Sur les larges dalles de rochers de la voie Régordane, que nous avons retrouvée aux environs du hameau du Thort, les profondes ornières creusées jadis, siècle après siècle, par les lourdes roues cerclées de fer des chars romains et des chariots médiévaux, restaient étonnamment et parfaitement bien marquées dans la pierre, témoignant de l'intense trafic passé.

Peu après notre repas de midi, le climat cévenol, toujours imprévisible, s'est rappelé à nous : le ciel s’est soudainement obscurci et de lourds nuages noirs se sont amoncelés. Par simple précaution, nous avons sorti nos vêtements de pluie — pour la toute première fois depuis notre départ d'il y a six jours — et les avons placés sur le dessus de nos sacs à dos, prêts à être dégainés. Vers 16 heures, le pas allègre, nous atteignions La Bastide-Puylaurent et retrouvions enfin la Maison d'hôtes L’Étoile sans avoir eu besoin de nous couvrir. Une chance inouïe ! Une demi-heure plus tard à peine, alors que nous sortions d'une douche chaude bien méritée, nous entendions des trombes d’eau s'abattre violemment sur les arbres de la cour : nous l’avions vraiment échappé belle !

De cette merveilleuse semaine de randonnée en boucle, nous ne conservons que d’excellents et vivaces souvenirs : la beauté brute et l'incroyable diversité des paysages traversés, de la rudesse du granit aux profondes vallées cévenoles, la richesse du patrimoine historique, et bien sûr, les belles rencontres faites sur les sentiers et autour des tables d'hôtes… Et pour finir, toutes nos excuses à la magnifique biche sauvage que nous avons dérangée, bien malgré nous, alors qu’elle se reposait paisiblement cachée dans les hauts genêts, sur les pentes au-dessus de Bellecoste...