La Margeride en Lozère est un massif granitique d'altitude moyenne, offrant un paysage de plateaux étendus et de monts arrondis, souvent comparé à une steppe nordique. La flore y est caractéristique des sols acides, dominée par la forêt de conifères et de hêtres, parsemée de vastes landes de bruyères et de tourbières. L'histoire et le patrimoine de cette région sont marqués par la rudesse du climat et la vie paysanne traditionnelle, dont témoignent les fermes en granite aux toits de lauze. La faune est emblématique des massifs isolés, avec la présence du loup, du cerf et de nombreux oiseaux de proie. C'est également sur ce territoire qu'a sévi la célèbre Bête du Gévaudan au XVIIIe siècle, ajoutant une dimension légendaire à ce lieu de nature sauvage et préservée.
Au cœur du Massif Central, la Margeride dessine une remarquable ligne de faîte, s'élevant presque toujours au-dessus de 1 400 m, depuis les confins du Cézallier et du Cantal au nord jusqu'au Moure de la Gardille au sud. C'est un point névralgique de dispersion des eaux : celles-ci se dirigent à l'est vers la Loire par les affluents de l'Allier, à l'ouest vers la Garonne via le Lot et la Truyère, et au sud vers l'Ardèche par le Chassezac.
L'allure générale n'est pas celle d'une montagne acérée ; ses sommets dépassent à peine les 1 500 m (1 552 m au Truc de Fortunio, 1 551 m au Signal de Randon, tous deux situés dans le sud du massif). Il s'agit pourtant bien de hautes terres, se maintenant partout au-dessus de 1 000 m, denses et découpées en plateaux étagés. Le gradin central, le plus élevé, généralement qualifié de Montagne (altitude supérieure à 1 300 m), n'atteint guère plus de 6 à 8 km de large, sauf à ses deux extrémités où il prend davantage d'ampleur. Il se présente sous la forme de hautes surfaces, d'interfluves lourds et convexes, localement creusés par des dépressions en forme d'alvéoles de tailles et de natures diverses : très vastes au nord à Paulhac ou à La Besseyre-Saint-Mary, plus petits à Chanaleilles, La Villedieu ou Froidviala, et parfois réduits à de simples demi-alvéoles perchés au-dessus de la bordure (Saint-Privat-du-Fau et les Ducs à l'ouest ; Bugeac et Madrières à l'est).
Les plateaux périphériques sont formés d'une série de compartiments ; les altitudes y sont plus basses et les interfluves plans y sont plus nombreux, bien que la dissection de détail soit très poussée. De petits bassins tectoniques aux limites géométriques nettes s'y intercalent localement (Le Malzieu, Saint-Alban). Le contraste entre les paysages topographiques de la montagne et ceux des plateaux est très marqué, le contact se matérialisant par de grands abrupts au tracé globalement rectiligne, orientés nord-nord-ouest / sud-sud-est.
Le cadre lithologique de la Margeride est relativement simple.
L'essentiel du massif est constitué de granite porphyroïde intrusif dans de vieilles formations métamorphiques, visibles à ses deux extrémités septentrionale et méridionale. Un leucogranite (granite acide à grains fins) et un granite à grains moyens riche en mica noir (biotite) composent le reste. L'ensemble est recoupé par quelques filons, principalement de quartz.
Cependant, à cette simplicité pétrographique s'oppose une évolution géomorphologique longue et complexe. La chaîne hercynienne fut réduite à l'état d'une grande surface plane dès la fin de l'ère primaire ; les dépôts sédimentaires du début du Jurassique sont autant de jalons permettant de retrouver localement cette surface, dite post-hercynienne, tout autour du lac de Charpal dans le sud du massif. Les sommets d'interfluves plans de la région de Saint-Sauveur-de-Peyre et du Plateau du Roi en dérivent. Partout ailleurs, cette surface a été réaménagée au début de l'ère tertiaire. C'est cet aplanissement qui se lit le mieux dans les paysages actuels de la Margeride. Il porte des formations superficielles fournissant des indications sur les conditions paléoclimatiques de l'époque : vieilles altérites riches en argile de type kaolinite et microconglomérats à ciment siliceux.
La période suivante, l'Oligocène, se caractérise par une importante activité tectonique qui s'est traduite par une intense fracturation de la région. Si les fractures ont parfois repris des directions hercyniennes (nord-ouest/sud-est et nord-est/sud-ouest), la plupart s'affranchissent de ce vieux canevas pour suivre la direction méridienne que l'on retrouve dans tout le centre du Massif Central. Cela a conduit à l'individualisation de bassins qui se sont comblés au fur et à mesure de dépôts divers : grès rouges très indurés du bassin du Rouget, argiles sableuses bariolées et argiles vertes surmontées de calcaires lacustres fossilifères. Les grandes unités du modelé de la Margeride ont alors commencé à se dessiner, bien qu'elles n'aient atteint leur volume définitif que plus tard.
Dans la seconde moitié du Tertiaire, les mouvements se poursuivent sous la forme d'un soulèvement global. La Margeride acquiert alors son volume actuel. À cette période, les bas plateaux occidentaux conservent localement des matériaux détritiques charriés par des cours d'eau très larges aux chenaux anastomosés ; ces matériaux roulés sont principalement des quartz, mais la présence de chailles et de calcaires silicifiés originaires des Causses indique qu'à ce moment-là, une continuité topographique unissait encore les Grands Causses et la Margeride. Les dépôts du Pliocène, en revanche, ne contiennent plus de galets venus des Causses, ce qui permet de conclure que la Margeride en était désormais topographiquement séparée : depuis lors, les grandes masses du relief occupent la place que nous leur connaissons aujourd'hui.
Les modelés actuels se sont élaborés à la faveur de l'enfoncement du réseau hydrographique sur ces surfaces. Le quadrillage tectonique, au maillage fin, a ensuite été exploité par l'érosion différentielle : de ce fait, les surfaces de la Margeride sont constellées d'une multitude de cuvettes séparées par des volumes rocheux. Ces formes, d'échelle décamétrique ou hectométrique, sont appelées alvéoles. Les dépôts tertiaires, fragiles, ont été en partie déblayés, donnant aux bassins l'allure de vastes dépressions aux bords rectilignes et au fond bosselé (comme au Malzieu).
Les périodes froides du Quaternaire s'expriment de plusieurs façons dans les paysages de la Margeride. Les hautes altitudes et la rudesse actuelle du climat laissent supposer que le massif aurait dû être recouvert de glace ; pourtant, démontrer cet englacement a toujours été difficile, sans doute par manque de marqueurs pétrographiques. Ce n'est que dans la partie méridionale de la Montagne qu'un faisceau d'arguments a pu être réuni : formes évoquant de petits cirques, nettoyage des altérites, renversement des tors, dépôts à l'allure fluvio-glaciaire et blocs erratiques. Au vu de ces éléments, il semble admis qu'un englacement a bien eu lieu au sud de la Margeride, sous la forme d'une calotte glaciaire de petite taille, peu épaisse, peu mobile et donc peu érosive.
Toutefois, les épisodes froids du Quaternaire se sont surtout traduits par des actions intenses en milieu périglaciaire. Les arènes granitiques, formées au cours du Tertiaire et durant les phases interglaciaires du Quaternaire, ont subi les assauts du gel. Par endroits, elles ont glissé sur les versants, créant des arènes fauchées, litées et étirées. Ailleurs, se sont constituées des formations hétérogènes composées de blocs anguleux de toutes tailles mêlés à des sables et des limons, fruits de la gélifluxion ; on désigne ces formations sous les termes de convois à blocs ou d'arènes gélifluées.
Ces formations, héritées d'épisodes froids (probablement würmiens) et très abondantes dans la montagne, disparaissent sur les plateaux de la Margeride. On s'est longtemps interrogé : s'agissait-il de la conséquence d'une limite paléoclimatique, la montagne ayant été beaucoup plus froide que les plateaux ? Il semble que non. Les formations périglaciaires ont certainement existé partout, comme en témoignent quelques reliquats, mais elles ont été presque entièrement détruites sur les plateaux par l'érosion anthropique, conséquence d'une intense mise en valeur agricole au fil des siècles.
Localement, dans la partie élevée du sud du massif, de véritables "rivières de pierres" doivent également leur origine aux rigueurs du Quaternaire : il s'agit d'accumulations de blocs de granite de toutes dimensions, s'écoulant en longues langues. Le long de ces coulées, des bourrelets se forment et l'ensemble s'achève par un front abrupt. Très nombreuses dans les vallons du Palais du Roi et du Plateau du Palais du Roi, ces langues rocheuses s'apparentent vraisemblablement à la dynamique des glaciers rocheux que l'on observe aujourd'hui en haute montagne, témoignant de conditions périglaciaires à la fois très rudes et relativement sèches.
Si l'ensemble de ces formations d'origine froide n'a que faiblement modifié la géométrie des versants, il n'en marque pas moins les paysages en structurant les sols. Ces derniers conditionnent en effet la répartition des terroirs aménagés par l'homme : là où la couche est épaisse et peu rocailleuse, les labours ont pu s'implanter ; à l'inverse, sur les hautes croupes hérissées de blocs saillants, la charrue n'a jamais pu s'imposer. Presque partout, il a fallu épierrer avec acharnement, retirant un à un les matériaux grossiers éparpillés par les dynamiques froides du Quaternaire.
Malgré la sévérité de ses conditions naturelles et son isolement, la Margeride est une région dont l'occupation humaine est à la fois ancienne et dense. Ce qui frappe sans doute le plus aujourd'hui, c'est son éloignement des grands centres urbains. Clermont-Ferrand, vers laquelle se tourne tout le nord de l'Auvergne, et Montpellier, capitale de l'Occitanie (dont fait partie la Lozère et donc une bonne partie de la Margeride), exercent ici une influence urbaine qui reste très discrète. Est-ce pour cela que la Margeride demeure un ensemble si singulier, sans doute celui qui, dans tout le Massif Central, a su le mieux préserver son identité, ses paysages, sa société agricole et son économie rurale traditionnelle ?
Quel que soit l'itinéraire emprunté, le paysage rural margeridien semble remarquablement homogène. Trois images s'imposent d'emblée à l'observateur : les bois de pins, clairs, ou les forêts d'épicéas, plus denses, qui ferment l'horizon ; les landes à genêts, à bruyères ou les parcours situés sur les hauteurs ; et enfin, en contrebas, le damier des petites parcelles labourées ou herbagères qui témoigne de l'émiettement d'une terre paysanne sans cesse divisée. Ce paysage, finalement très lisible, s'organise autour de deux données fondamentales. La première est d'ordre physique : c'est l'opposition nette entre la "Montagne", cette lourde échine qui, vers 1 400 m d'altitude, porte forêts et pacages, et les plateaux, étalés de part et d'autre à des altitudes plus clémentes, où se concentrent terroirs cultivés et habitats. La seconde donnée, humaine cette fois, s'articule autour du village (ou hameau, pour reprendre la terminologie géographique classique, bien que nous conserverons ici le vocable local) : c'est en effet depuis le village que s'organise l'intégralité de l'occupation du finage.
La population se répartit entre ces unités élémentaires, multiples et étonnamment semblables, avec leurs maisons paysannes aux dimensions modestes mais robustes, bâties dans un superbe appareil de granite qui ferait rêver bien des citadins en quête de résidence secondaire. Élégantes mais d'un aspect parfois sévère, la ferme et l'habitation sont à l'image même de la Margeride. Souvent, les villages ont conservé leur four banal, leur fontaine, parfois leur "métier" (le métier à ferrer, où l'on soignait les animaux de trait) et, dans la région de Saugues, leur maison d'assemblée où résidait la béate. Une courte halte dans l'une de ces cellules rurales permet de mesurer rapidement la force des liens communautaires unissant les familles paysannes. Cet habitat, qui porte encore puissamment l'empreinte du passé, reste un excellent révélateur du fonctionnement d'une société.
Organisé en fonction du relief et gravitant autour du village, le paysage rural mérite une lecture plus attentive. À proximité immédiate des habitations s'étendent les champs cultivés, dont les limites sont parfois soulignées par des rangées d'arbres. De petite dimension, ils épousent la pente, investissent les replats et les molles ondulations des plateaux, et bordent, à la faveur d'une petite vallée, les prairies de fauche qui se couvrent de narcisses à la belle saison. Par endroits, les parcelles sont closes de petits murets de pierre ou de fils barbelés accrochés à de robustes blocs de granite dressés. Cet ensemble constitue la terre paysanne privée, celle de chaque famille abritant sa nombreuse progéniture. Au-dessus de cet espace habité, la terre cultivée se dilue dans un paysage où, comme nous l'avons souligné, les bois de pins sylvestres, les pacages et, sur les plus hauts sommets, les forêts d'épicéas et les landes, accaparent la quasi-totalité de l'espace. À de rares exceptions près (forêts domaniales ou grands domaines), ce terroir d'altitude est la propriété indivise de tous les habitants du village. On parle ainsi de landes ou de forêts "sectionnales" pour désigner ces espaces destinés à l'usage collectif.
Le paysage révèle donc un système agro-pastoral authentique, fondé sur la cohésion d'une petite communauté rurale. Si ce modèle a existé ailleurs, il présente ici l'immense avantage de se lire encore parfaitement dans l'agencement ancestral des champs, des prés et des bois. Contrairement à la chaîne des Puys, étouffée par la pression urbaine et gagnée par la friche, ou au Livradois, qui s'enforeste et dont la société agricole ne maîtrise plus l'espace, la Margeride préserve de nombreux aspects traditionnels. Tout se passe comme si sa paysannerie était restée suffisamment nombreuse et organisée pour "tenir" le pays.
Toutefois, l'ordre des choses n'étant jamais immuable, même dans un milieu aussi isolé, hâtons-nous de décrypter ce paysage pour en démêler les fils : ceux qui nous relient au passé et ceux qui esquissent le présent. C'est évidemment l'association étroite entre labours et pacages qui témoigne de la vie d'autrefois. En raison d'une forte pression démographique historique, la Margeride fut intensément cultivée. Le seigle et la pomme de terre occupaient les champs jusqu'à des altitudes très élevées. La seconde partie du territoire était abandonnée au troupeau commun qui, à la belle saison et sous la garde d'un berger de village, parcourait les plus hauts pâturages, là où la charrue ne pouvait s'aventurer. Les terrains de parcours étaient collectifs, tandis que les champs privés accueillaient tour à tour le troupeau (pour la nuit ou à la mauvaise saison) et ne pouvaient donc être clos. Ce système de mise en valeur était, par essence, profondément démocratique.
La rareté des grands domaines et des riches propriétaires facilitait cette organisation. Bien souvent, les plus pauvres – ceux qui ne possédaient aucune terre – pouvaient confier quelques bêtes au berger, même si, en théorie, le règlement stipulait (comme dans bien d'autres régions) que le droit de pâturage sur le sectionnal était proportionnel à la surface de terre possédée, c'est-à-dire à la capacité réelle d'accueillir le troupeau commun l'hiver. La société y était très uniforme. Les anciens cadastres révèlent à quel point les possessions de chacun étaient réduites, la terre étant pulvérisée entre une multitude de propriétaires. Les troupeaux étaient modestes ; il n'y a pas si longtemps, une ferme abritant quatre ou cinq vaches et quelques moutons représentait la norme.
Les familles comptaient toujours beaucoup d'enfants, ce qui explique à la fois le morcellement inéluctable de la propriété foncière et l'importance vitale des labours, même sur les terres les plus ingrates, afin d'assurer la subsistance de tous.
L'élevage bovin reposait sur la race d'Aubrac : des animaux de petite taille, à la robe claire et d'une robustesse à toute épreuve. C'était sans doute la race la plus rustique de tout le Massif Central, utilisée pour la traction animale tout en fournissant viande et lait. Le système traditionnel reposait sur une production principale : les veaux de boucherie, vendus à l'âge de trois ou quatre mois, auxquels s'ajoutaient des productions secondaires comme le lait ou quelques ovins. Le rendement final était, en définitive, très mince, rendant l'espace collectif indispensable à la survie. À cette activité agricole s'ajoutaient souvent l'émigration temporaire vers les plaines d'Auvergne ou du Languedoc, la cueillette intensive (lichens, champignons, myrtilles, narcisses...) qui, au prix d'un rude labeur, apportait un complément de revenu, et le travail textile à domicile pour le compte de commanditaires nîmois.
Précisons également que la partie méridionale de la Margeride a longtemps entretenu des liens étroits avec le bas-pays languedocien grâce à la transhumance. Les immenses troupeaux de moutons, remontant par les drailles, venaient en été occuper les plus hauts pâturages que le bétail local, trop peu nombreux, laissait vacants.
Même si une évolution s'est fait sentir dès le XIXe siècle – avec l'effondrement du travail textile à domicile et le lotissement des biens communaux (souvent répartis de façon égalitaire pour ne pas léser les plus pauvres) –, la vie économique et sociale traditionnelle s'est maintenue en Margeride bien plus longtemps qu'ailleurs. Plusieurs facteurs expliquent cette résilience.
La cohésion sociale en est le premier pilier. Elle est très forte au niveau du village, entretenue par le système communautaire décrit précédemment, et soutenue par la présence (il y a encore peu de temps dans la région de Saugues) de la "béate", cette figure laïque qui instruisait, soignait et catéchisait les membres de la communauté. La Margeride, aux portes des terres protestantes, est restée un bastion du catholicisme où la pratique religieuse était intense, jouant le rôle de véritable ciment social. L'isolement géographique a également limité les interventions extérieures, notamment urbaines. Aucun autre mode de vie ou d'organisation spatiale n'a vraiment pu mordre sur la Margeride. La vie relationnelle s'organise localement autour des chefs-lieux de cantons perchés sur les plateaux, de part et d'autre de l'épine dorsale de la montagne : Saugues, Grandrieu, Saint-Chély-d'Apcher, Le Malzieu, Saint-Alban-sur-Limagnole... Ces bourgs ou petites villes, à l'animation foisonnante lors des jours de marché, concentrent tous les services essentiels. On y vendait les veaux, les agneaux, le beurre. Les marchés aux veaux, souvent hebdomadaires, ont connu leur apogée après la Seconde Guerre mondiale avec l'essor de cette production. Même si ces marchés déclinent aujourd'hui, ils ont durablement conforté le rôle de ces centres névralgiques. Préservé de l'hyper-urbanisation, ce type de relations de proximité a forgé l'identité des "pays" de Saugues ou de Saint-Chély.
Enfin, pour mieux comprendre ces permanences, il faut souligner la forte natalité qui a longtemps prévalu au sein des familles, assurant la transmission et la pérennité du bien ancestral. Certes, l'exode rural a frappé la Margeride de plein fouet, à l'instar de toutes les hautes terres pauvres d'Auvergne. Les ruraux sont partis en masse vers les villes languedociennes, les centres de la plaine auvergnate (Le Puy-en-Velay, Brioude), vers Clermont-Ferrand et surtout vers Paris, allégeant ainsi le fardeau des fermes ayant de nombreuses bouches à nourrir. Mais contrairement à d'autres régions, la natalité s'est maintenue à un niveau suffisamment élevé, garantissant qu'un enfant reste toujours pour reprendre l'exploitation. Ce dynamisme démographique et ce viscéral attachement à la terre expliquent pourquoi les paysages sont restés si bien entretenus. Il a fallu attendre le recensement de 1968 pour constater une véritable rupture, avec une baisse marquée de la population dans de nombreuses communes rurales, amputées de leurs forces vives et devenues mécaniquement moins fécondes. Si les hommes et les femmes de la Margeride ont émigré, les conséquences de cet exode sont radicalement différentes de celles du Livradois : le sol y est resté cultivé et la propriété morcelée mais vivante.
Pourtant, au-delà de ces persistances qui pèsent lourdement sur le destin du monde rural margeridien, les transformations sont réelles. Que nous dit le paysage de ces mutations ? La lente reconquête de l'arbre – par boisement spontané ou par plantation – tant sur les terres sectionnales que privées, traduit le recul progressif des pratiques agro-pastorales ancestrales. Le développement des prairies (jadis cantonnées aux fonds de vallées humides) aux dépens des champs labourés, ainsi que l'extension des pâturages, témoignent d'une simplification du système agricole. Les bâtiments communautaires du village perdent leur usage, les béates ont disparu... Mais – et c'est là l'une des grandes originalités du milieu humain de la Margeride – il ne s'agit pas d'un effondrement, mais plutôt d'une mutation lente et mesurée, qui laisse subsister de nombreux traits anciens, comme le troupeau collectif (parfois) et surtout la très petite propriété.
L'agriculture de la Margeride évolue, inéluctablement, vers la spécialisation. Mais loin de reproduire un modèle stéréotypé, elle conserve de nombreuses singularités. Dans la course au progrès, à l'intensification et à la mécanisation, la Margeride est partie avec un certain retard. Cette transformation, tardive, s'est souvent faite à un rythme mesuré. Certes, la taille des exploitations s'est accrue, mais elle demeure raisonnable : vingt à vingt-cinq hectares constituent souvent la surface de base d'une ferme modernisée, à laquelle s'ajoute bien sûr la réserve potentielle des terres communales non partagées. L'agrandissement se fait principalement par le biais du fermage, car la mutation foncière reste délicate. Les petits propriétaires, très attachés à leur patrimoine, sont réticents à vendre. Le marché de la terre est donc restreint, les prix s'envolent bien au-delà de la valeur agronomique réelle des sols : la Margeride n'est tout simplement pas à vendre ! Le pays reste fermement tenu par ceux qui en sont originaires ; l'implantation de "horsains" (personnes extérieures) y est, contrairement à d'autres régions du Massif Central, quasi inexistante.
Ceci explique en partie la lenteur des mutations. À cela s'ajoutent les contraintes imposées par le milieu physique : la rigueur du climat et la relative pauvreté des sols en altitude limitent considérablement les choix de production agricole.
Dans ce contexte, les transformations peuvent paraître incomplètes. La production traditionnelle de veaux de boucherie s'éteint progressivement, concurrencée par d'autres régions mieux positionnées (comme le Limousin), par de nouveaux modes d'élevage (en batterie) et par l'essor du marché des "veaux de huit jours" (trois à quatre semaines). L'adoption de races plus productives au détriment de la vieille souche rustique d'Aubrac a également joué en faveur de cet abandon. Seules quelques fermes irréductibles demeurent fidèles au système ancestral. L'élevage s'oriente désormais massivement vers la production laitière, s'appuyant sur de nouvelles races (Abondance, Prim'Holstein) et sur l'amélioration des prairies. Le lait est vendu à des laiteries familiales ou à des coopératives, souvent extérieures à la région. Quant aux veaux, vendus à trois ou quatre semaines, ils partent vers des centres d'engraissement spécialisés ou vers l'Italie. D'une certaine manière, ces progrès herbagers rapprochent la Margeride des autres hautes terres auvergnates qui ont délaissé leurs anciens systèmes pour se consacrer pleinement à l'élevage bovin spécialisé.
Doit-on pour autant en déduire que la Margeride agricole a perdu son âme et ses spécificités ?
Nous évoquions l'aspect parfois inachevé de ces mutations. Celui-se manifeste notamment par le maintien de l'élevage ovin en parallèle de l'élevage bovin. De nombreuses fermes conservent deux troupeaux, hésitant à franchir le pas de la spécialisation totale. Les moutons apportent un complément de revenu indispensable et permettent de valoriser les terrains les plus ingrats, notamment les pacages sectionnaux dont ne saurait se contenter un troupeau de vaches laitières exigeant de riches prairies pour produire en abondance. Soulignons également que la tradition de la cueillette reste vivace dans certains secteurs : on ramasse toujours myrtilles, champignons, lichens et narcisses. Si cette production est rarement transformée sur place (elle part vers des conserveries ou des parfumeries lointaines), elle assure néanmoins, au prix d'une main-d'œuvre familiale mobilisée, d'importantes rentrées d'argent, exactement comme autrefois. L'interdiction locale de cueillette fréquemment opposée aux étrangers en est la preuve éclatante.
Curieuse contrée que cette Margeride, qui mêle si intimement le poids de la tradition aux impératifs du modernisme ! Le maintien partiel des veaux de boucherie, la persistance du troupeau ovin et la survie de la cueillette sont autant de clins d'œil au passé. À l'inverse, l'essor de la production laitière, la pratique des croisements industriels et la conquête des prairies illustrent un changement profond, tout comme la progression de la forêt, qui recouvre désormais plus du tiers du territoire.
La Margeride évolue, indéniablement, mais l'agriculture y demeure l'activité primordiale et son économie reste structurellement dépendante de l'extérieur : ni le lait, ni les fruits de la cueillette ne génèrent de véritable industrie de transformation locale. Bien que le bois soit exploité, il est peu valorisé sur place ; les scieries, certes nombreuses et pourvoyeuses d'emplois, se contentent de livrer un produit brut ou semi-fini, les entreprises de transformation et de menuiserie spécialisée y restant rares.
Assurément, la Margeride n'a pas connu l'effondrement dramatique de certaines autres campagnes auvergnates. Elle se trouve néanmoins à un tournant décisif. La rareté de l'emploi non agricole et le vieillissement de la population sont des défis majeurs qui risquent d'accélérer l'avancée de la friche et de la forêt. Mais pour l'heure, la Margeride conserve toute son originalité : celle d'une terre rude et isolée, où le paysage, minutieusement sculpté, reflète encore le fonctionnement solidaire de la société rurale d'antan, et où une modernisation agricole prudente n'a pas réussi à effacer l'âme profonde de ses paysans.
La découverte de la Margeride peut idéalement se concevoir en deux étapes, consacrées respectivement à ses moitiés septentrionale et méridionale. Il est conseillé, dans les deux cas, de traverser le massif de part en part afin d'embrasser d'un seul regard les reliefs et la logique de l'occupation humaine. Saint-Chély-d'Apcher constitue, pour ces deux boucles, un excellent point de départ.











